dimanche 13 mai 2012

Poïésis 6 – Allier praxis et poïésis


« Il faut donc comprendre la poièsis comme quelque chose qui s’impose à l’homme de l’intérieur, et non le contraire. C’est sans doute en ce sens que nous pouvons comprendre l’idée d’un mode de production involontaire de l’homme et c’est en ce sens également que nous pouvons affirmer que la mise en place du cadre logique de l’action n'est pas une activité volontaire: l'homme se dirige vers l'action, non pas sous l’effet de ce qu’il veut, mais par l’attrait d’une perspective qui l’affecte. Si la production sur le mode de la praxis produit un effet instantané dans la vie concrète sur l’ordre de la volonté, la poïésis affecte l’homme à plus long terme en donnant une durée à sa passion. »

Ascèse de l’inachèvement - le sens de l’action, d’Agamben au pragmatisme, S. Santini


Photographie : Qui du cornac ou de l’éléphant, par Xavier Lainé (tous droits réservés)

Tu m’excuseras, François, de t’écrire à peine élu, et d’utiliser encore le tutoiement quand la fonction que tu occupes devrait m’inciter à plus de distance, sans doute.
Mais voilà : je n’ai pas envie de cette distance, ni de te considérer autrement que comme celui qui a été chargé, par une majorité d’entre nous, pour succéder à une présidence honteuse, et qui nous a souillés pour longtemps. Les dernières simagrées de ton prédécesseur n’y changeront rien. Car les plaies restent à vif et mettront sans aucun doute très longtemps à se cicatriser.
Il fut l’élu des riches et il le reste. Il a tellement accablé l’immense majorité qu’il n’est plus resté à celle-ci que le vote perdu pour l’Affront National, ou de tenter une petite ouverture vers l’espérance.
Nous sommes du même âge, cher François, à un an près, il paraît. C’est donc notre génération qui aujourd’hui détient les rênes du pouvoir étatique. Et, comme toi sans doute, j’ai vécu cette période, dont les médias, du fait de ton élection, tentent de ressusciter le souvenir, de mai 1981.
Comme toi sans doute, ivre de ma jeunesse et du bonheur de voir autre chose advenir que cette vieille France rancie, je fus de ce peuple descendu en masse dans les rues, envahissant la place de la Bastille, non sans quelque regard sur les tâches qui nous attendaient, mais quand même. Et je garde en mémoire, la tête ahurie de ma concierge, rue Faidherbe, son balai à la main, marmonnant à qui voulait l’entendre qu’elle n’avait plus vu ça depuis la libération…
Comme toi, peut-être, je fus de la foule massée sur le parcours, autour du Panthéon, heureux de cet hommage rendu à Jean Jaurès et Jean Moulin.
Et puis s’en sont venus les jours de se mettre à la tâche. Innocemment et comme beaucoup d’autres, j’y ai cru. Et je me suis engagé, comme communiste et syndicaliste, dans la brèche ouverte : nous allions mettre en pratique, enfin ce que nos rêves avaient imaginés. Nous allions même intervenir dans la gestion des entreprises, par la grâce de lois dont ton copain Auroux nous avait fait la grâce.
Et nous avons pris les reniements de plein fouet, et la vindicte patronale fut un couteau dans le corps même de nos vies.
Combien fûmes-nous, responsables syndicaux et politiques, à devoir nous battre, désormais, pour nous-mêmes et notre survie, puisque les mauvais coups, menaces de licenciements, dénigrements systématiques auprès de nos familles pleuvaient.
Combien étions-nous à avoir conscience que les reniements, les reculs devant les lois implacables du profit, le mésusage de l’Affront National comme repoussoir, ne pouvaient que nous mener à une catastrophe et à une guerre larvée, pire que toutes les guerres précédentes ?
Nul ne le sait puisque rien n’a jamais été dit sur la formidable répression mise en place, dès 1985, qui visait à rétablir le patronat et la finance dans son droit divin de vie et de mort sur leurs salariés.
Le rouleau compresseur des radios prétendues libres, mais qui ne l’étaient qu’en apparence, les privatisations successives : tout concourrait à semer le doute dans la tête de citoyens de plus en plus isolés devant la lucarne télévisuelle qui ressassait en boucle les mêmes discours de fatalité.
On vient donc aujourd’hui nous resservir les vieux plats. Les mêmes médias qui hier invitaient à la passivité, nous resservent les mêmes brouets.
Si tu as été élu, François, c’est que ton collègue qui, sur une photographie parue sur le site du journal Marianne, le 8 mai dernier, devant l’arc de triomphe de l’Etoile, te montre une direction nettement à droite de son index, le visage fermé comme une huître, fut sans doute le plus piteux que cette piteuse Vème République ait pu générer, et que nous sommes assez nombreux à porter les stigmates de ses méfaits pour lui intimer un « dégage » virulent, préférant tout plutôt que ses mimiques et son cynisme.
Rien à voir avec 1981, donc. Tu ne bénéficies d’aucun état de grâce (puisque les médias nomment ainsi les jours qui suivent l’élection), et nous ne nous faisons aucune illusion sur l’avenir, tant que les financiers détiendront les leviers de la dictature qui est la leur, tant que les lois de ce pays viendront au secours des patrons du CAC 40 avant de venir en aide au peuple, et tant que le mufle brun hantera radios, télévisions, journaux aux mains de ces mêmes qui ont construit cette constitution du « coup d’Etat permanent », dénoncé par ton illustre prédécesseur, François Mitterrand, qui n’est pas allé plus loin que la pieuse dénonciation.
Tu peux compter sur nous, François, pour rester éveillés, pour garder entrouverte la lucarne d’espoir que nous avons ouverte avec toi, mais dont tu n’es que la poignée, puisque le reste ne dépendra que de nous.
Mais tu peux compter sur nous (enfin, je l’espère), pour ne pas te laisser roupiller dans les couloirs dorés de ce parangon de démocratie qu’est la constitution taillée sur mesure pour l’homme De Gaulle, qui l’inventa pour donner un semblant d’honnêteté à son coup d’Etat de 1958.
Nous serons au moins quelques-uns, à tenter de joindre praxis et poïésis pour semer les bases d’une civilisation qui nous aiderait enfin à devenir des êtres pétris de connaissance, et non seulement de savoirs prémâchés.
Nous ne te suivrons que là où nous aurons décidé de te suivre. A toi de faire bon usage du pouvoir que nous t’avons confié.
XL
Manosque, 13 mai 2012

Source :

-          Pourquoi mai 2012 n’est pas mai 1981, de Marjorie Bouchard, http://www.marianne2.fr/Pourquoi-mai-2012-n-est-pas-mai-1981_a217377.html?preaction=nl&id=5914409&idnl=26716&

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