jeudi 17 mai 2012

Poïésis 7 – De l’esclavage au travail d’esclave accepté, n’est qu’un pas, si vite franchi




C'est un crime sans mesure et sans réparation. Il se tient là tel un pieu fiché dans l'œil sanglant des peuples esclavagistes, des nations esclavagistes, des civilisations esclavagistes, des esclavagistes de tout bord, de folle prétention, de faible philosophie. Ceux qui au nom d'une convoitise barbare, d'une foi mensongère, d'une certitude indécente ont fait de l'homme la chose de l'homme, la matière servile d'une inconsolable putréfaction morale.

Ernest Pépin [1]




Photographie : Travail 1, par Xavier Lainé (tous droits réservés)



Alors j’en viens, à réfléchir à ce que le mot travail recouvre de sens, non pour ce qu’il est mais pour ce que, intégré en une certaine conception de la culture, il suppose de soumission ou de libération.

Fut un temps d’artisans, et d’ouvriers, sans doute, déjà, mais de travail visant à produire ce qui pouvait être utile au sein de la collectivité humaine.

Et la soif était du bel ouvrage, sans affubler cette volonté du terme galvaudé d’ « excellence ». Nos petits musées régionaux regorgent de ces objets, façonnés avec amour durant les longues veillées d’hiver, faits pour servir et durer, mais dans la beauté du travail bien fait.

On se regorge des « lumières », on disserte à longueurs d’articles et de conférence sur cet Aufklärung né dans les soutes de quelques monarques éclairés, en la compagnie de philosophes tous plus ou moins issus de cette petite bourgeoisie commerçante, artisane et laborieuse qui entendait secouer le joug d’une époque médiévale qui ne savait plus répondre aux besoins d’un développement économique dont cette frange du peuple aspirait à se saisir.

L’année 1789, si elle apporta au monde quelques pensées lumineuses, fut le signe d’un passage de ce temps tissé de lenteur et d’esclavages, à une idée de progrès dont notre XXIème siècle porte encore la marque.

On ne pouvait écrire la déclaration des droits de l’homme sans quelques dommages collatéraux. Les esclaves et serfs d’hier ont su secouer leur joug, et la bourgeoisie industrielle et commerçante du réfléchir aux moyens d’endiguer cette farouche idée de liberté qu’elle avait introduit.

Le progrès devint vite synonyme d’une production débridée et d’inventions assez rapides pour projeter tout l’ancien monde dans les bras à venir d’un consumérisme absolu.

Dans cette valse étourdissante, il devint impossible de préserver le moindre lien avec la terre nourricière. Il se trouva assez de pédagogues et d’intellectuels pour vanter les mérites d’un monde que l’espèce humaine pouvait dominer à volonté.

C’est dans cette logique que l’univers du travail se borna à son univers salarié. Non que cet univers ne permît aucune émancipation, mais en offrant cette perspective, le salariat ne faisait qu’assujettir des masses de plus en plus importantes de population qui ne demandait qu’à s’affranchir du labeur douloureux auprès d’une terre ingrate.

Quelques guerres plus loin, les espaces agricoles vidés et l’idéologie dominante du progrès réduit à la productivité, les villes se virent grossies d’un flot continu en quête d’un travail que les ruines encore fumantes leur offraient. Il devint évident que le travail était cette espace offert par l’économie au service d’une reconstruction, puis d’un développement anarchique des productions et des services, peu à peu vidés de leur sens créatif.

Nous passions peu à peu de l’esclavage au sens pur à ce que l’on pourrait nommer un esclavage moderne, dont la finance tenait les chaines.

Car, assez rapidement à l’échelle de notre humanité, nous devions passer de ce que les idéologues du progrès nommèrent les trente glorieuses, à cette récession sans fin dont Marx avait prévu l’hypothèse, en étudiant de près la société de son époque.

Le citoyen, rendu dépendant d’un travail octroyé par d’autres que lui-même, comme un petit sac en papier vide agité comme autrefois les négriers agitaient leurs breloques au nez de leurs futurs esclaves, perdit peu à peu le goût de réfléchir au sens de son ouvrage.

Disant ceci, je sens les foudres galoper autour de mon propos comme autour d’un avion présidentiel : car mon propos laisserait entendre qu’il n’y aurait, dans la condition du salariat aucun amour du travail bien fait, ce que le reportage de Marcel Trillat[2] dément.

Or, l’amour du travail n’exclut pas l’assujettissement de du travailleur. Le développement du capitalisme dans sa phase de financiarisation libérale débridée, comme une ultime phase d’une idéologie du progrès sans fin dans l’espace réduit d’une terre limitée, nécessite, et ce même reportage le montre bien, de rendre le travail insupportable afin de réduire encore les appétits de chacun au travail qui fasse sens.

L’objet de ce durcissement, qui s’accompagne d’une utilisation du psycho-pouvoir médiatique afin de réduire les objectifs de vie à ses aspects consuméristes, est de rendre le travailleur indifférent au contenu de son travail, puisque le seul objectif de tout travail serait de gagner assez pour acheter les innovations que le pouvoir économique propose pour la seule justification de la reproduction et de le consolidation de ses profits.

Or, il se trouve que la financiarisation écarte peu à peu cet objectif de la nécessité de production. On peut désormais délocaliser à volonté, sans que l’achat de produits usinés à bas prix dans des pays sans défense sociale n’effraie l’ouvrier jeté au chômage ici, dont le revenu réduit à peau de chagrin est désormais tributaire des établissements financiers assurant les crédits revolving réduisant un peu plus l’espace critique de chacun, désormais vivant sous l’épée de Damoclès de la ruine en cas de cessation de paiement.

Cet usage de la misère croissante pour faire pression sur ceux qui ont encore une chance de travailler, est un moyen à peine camouflé d’inventer un nouvel esclavage soft où le travailleur, incapable de se penser dans son acte de travail, d’en définir le sens et la nécessité au service d’un collectif dont toute humanité serait évacuée, devient son propre négrier, par le consentement involontaire à sa condition miséreuse.

Nous en sommes là : et si nous prenions le temps d’interroger, dans la rue, les passants, on se rendrait sans doute à l’évidence d’une notion de travail totalement vidée de sa substance, réduite à son aspect nourricier (donc consumériste), au service d’un progrès réduit au petit confort identifié aux modes de vie de la bourgeoisie économique dont les journaux people nous montrent l’aisance comme seul horizon d’une vie épanouie.

Que ce «  Meilleur des Mondes » rêvé par les thuriféraires du libéralisme débridé ne soit pas exempts de contradictions, voire même porteur de sa propre ruine est une évidence, car l’esclave, même consentant à son esclavage, finit toujours par trouver lourdes ses chaines.

Demeure la nécessité de redéfinir à la fois le sens culturel du travail, et sa fonction dans une communauté humaine qui sait désormais ne pas pouvoir dominer tout les éléments d’une planète meurtrie par un mode de développement dont il connait les limites objectives.

Il s’agit ici encore d’un enjeu culturel : comment permettre à tout un chacun de se réfléchir dans une société à construire qui lui permette de devenir créateur de sa vie comme des objets qu’il offrira à la communauté des Hommes.

XL

Manosque, 17 mai 2012


On peut retrouver quelques réflexions

-          Sur le travail chez Karl Marx (dans bien évidemment les trois volumes du « Capital », parus en 1977 aux Editions Sociales, ou encore dans le très beau petit ouvrage édité chez Indigènes récemment, « L’argent danse pour toi ! ») ou encore chez Antonio Gramsci (dans un ouvrage reprenant l’essentiel de ses œuvres intitulé « Dans le texte », paru en 1977 aux Editions Sociales)

-          Sur la mise en place et les ravages du psycho-pouvoir médiatique chez Bernard Stiegler, en particulier dans l’ouvrage intitulé « Prendre soin de la jeunesse et des générations, paru chez Flammarion en 2008





[1] Commémoration de l'abolition (2012), par Ernest Pépin : Éloge prononcé par Ernest Pépin lors de la commémoration de l'abolition de l'esclavage au Conseil général d'Île de France, le 10 mai 2012 : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=10740

[2] Marcel Trillat, Rêver le travail : http://youtu.be/BS1VTwnmQ0g




2 commentaires:

  1. Encore une belle réflexion qui donne les élèments de penser un autre monde possible, où le travail redeviendrait, non seulement une nécessité pour subvenir à nos besoins consuméristes, mais un moyen de donner sens à notre vie,de marquer notre présence en ce monde. La question que je me pose : comment venir à bout de la financiarisation du monde ? Même si de nombreux peuples cherchent à se libérer des chaînes de cet esclavage moderne qu'ils choisissent (plus ou moins...)afin d'entourer leur vie de ce que suppose le confort moderne, parfois juste pour avoir un toit et se nourrir... Je ne vois guère comment sortir de cet engrenage. Il existe encore de belles utopies, mais inaccessibles par leur nature même...
    Françoise

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  2. Belle réflexion à propos du travail, qui, à titre personnel, me porte vers une approche de l’existence rendue utile et liée à son objet social jusqu’à y laisser une trace, gravée à force d’oppositions et de contraintes comme sur ces vieux outils polis par la main humaine.
    La réflexion sur ce thème est en cours, en permanence.

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