dimanche 20 mai 2012

Poïésis 8 – Croissance et domination


Puisque le diable s'est emparé du monde, il faut bien d'inflexibles grands prêtres pour défendre les dogmes salvateurs et excommunier les sataniques fossoyeurs de la libre concurrence. La cause est si noble que, comme il arrive, hélas, dans toutes les religions, certains trouvent tous les moyens bons pour la défendre, y compris le mensonge, la désinformation et la trahison de leurs propres évangiles.

Jacques Généreux


Photographie : Travail 2, par Xavier Lainé (tous droits réservés)

Le mot à la mode depuis le 6 mai 2012 est donc bien le mot croissance. Non qu’il succède à celui de décroissance resté très marginal dans les débats (et pour cause), mais il vient après une période de cinq années qui parurent des siècles où le discours politique disait ce qu’il disait : que cette même croissance n’était point pour tout le monde et qu’il convenait qu’une majorité se serre la ceinture pendant qu’une minorité voyait croître sans vergogne ses dividendes.
Les mots ont un pouvoir. Et nous savons depuis Freud que celui-là n’est pas forcément dans l’usage qui en est fait mais bien dans la métaphore, le sens qu’ils traduisent dans nos inconscients.
Et ce mot, « croissance », a eu largement le temps de s’imprégner dans nos esprits, au point que, de droite comme de gauche il est devenu le mantra à ressortir dans toutes les soirées mondaines, si possible fortement médiatisées.
Vous voulez endormir le peuple ? Parlez-lui de croissance et faites-lui croire qu’il en tirera bénéfice et vous le verrez retourner à ses charentaises, ingurgiter les fast-foods du langage rebattus à longueur d’antenne par des journalistes ou des experts qui viennent leur expliquer ce qu’ils sont sensés être incapable de comprendre.
Je reviendrai sur Jules Ferry plus tard (décidément, ce nouveau pouvoir me donne de l’aliment et je ne sais si je pourrai un jour de cinq années à venir, dormir paisiblement, mais je préfère cette stimulation à la réflexion plutôt que le profond désespoir du passé : ils auront au moins réussi ça, me faire sortir d’une réserve établie depuis 1989 qui me vit, après une menace de licenciement, puis une réintégration par un ministre du travail de droite, subir ce que nul n’aurait songé à l’époque nommer du harcèlement, jusqu’à ce que je démissionne sans recours pour errer dans les méandres d’une forme libérale du travail sur laquelle il me faudra revenir, comme il me faudra revenir sur cette manière qu’eurent mes amis militants de la période précédente de me tourner le dos, dès lors que je ne fus plus franchement des leurs).
Pour l’heure, j’en reviens donc à ce mot, psalmodié depuis quelques jours comme le remède miracle à tous nos mots, et dont le reprise, presque sans coup férir par presque toutes les autorités européennes et mondiales me laisse à penser qu’il vaudrait mieux s’en méfier.
Car, depuis cinq, et sans vous infliger la longue série des statistiques disponibles sur le site de l’INSEE, on ne peut pas dire qu’il n’y en eut pas de la croissance : productivité, dividendes, boni, stock-options, salaires des hauts dirigeants de toutes les entreprises et banques du CAC 40, taux d’intérêts pratiqués par ces dernières auprès des particuliers comme des entreprises ou des Etats (qui s’étaient interdits au préalable, au nom des dogmes du libéralisme, y compris soutenu, à l’époque, par ceux qui gouvernent aujourd’hui, d’avoir recours à leurs propres capacités d’autofinancement auprès de leurs banques centrales), la liste est longue de ce qui crut, voire même explosa durant cette courte période qui, pourtant parut si éternelle à cette France d’en bas, « qui se lève tôt », qui tente encore de travailler (quand on ne joue pas de l’importance du chômage pour lui faire comprendre que travailler serait une chance quant notre pays, à travers la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme s’est engagé à ce que travailler fut un droit fondamental).
Et si ce temps parut si long, c’est que cette « France d’en bas », chez qui, depuis Giscard d’Estaing il faisait bon de s’inviter parfois, ou de faire rêver par un train de vie très « people », ou d’imiter en étant un président « simple »… cette France là, donc, ne cesse de souffrir depuis les années soixante dix et la fin de ce que, de façon très impropre les historiens ont cru bon d’appeler les « Trente Glorieuses », dont 1968 sonna le glas, juste avant que le couvercle ne retombe, 1981 n’ayant été au fond, que cette petite clarté apparaissant à l’horizon d’un ciel d’orage, au crépuscule d’une civilisation capitaliste qui ne cesse de montrer, malgré quelques soubresauts, qu’elle est à l’agonie et qu’il serait temps d’inventer autre chose.
Ce peuple là souffre car c’est lui qui a fait les frais de la croissance des autres. Et ce peuple là ne se limite pas à la frange ouvrière ou salariée de la société. Ce peuple là, tente encore de répondre aux besoins immédiats et locaux d’une population de plus en plus dépendante des grandes sociétés multinationales, si possible off-shore et ne payant aucun impôt dans notre pays (faut-il rappeler, ici, le bel exemple de croissance qu’est le groupe Total ?), mais doit dans le même temps se serrer la ceinture toujours plus puisque les revenus sont demeurés stationnaires tandis que les prix, profitant de l’implant réussi de l’Euro n’ont fait que grimper aux rideaux et se balancer aux lustres, par la seule décision sans discussion démocratique aucune de ces mêmes qui boivent avec délectation à la coupe de la… « Croissance ».
J’oserais une paraphrase : « croissance sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Et que tout le monde s’extasie sur la nouveauté des trompettes embouchées, applaudissent à l’usage d’un mot dont nul ne précise ce qu’il contient et dans quel sens du courant il nage ne cesse de me faire frémir. Et je crains qu’en n’en rien dire, la désillusion risque d’être fatale à la notion même de démocratie.
Comme le montre Jean-Luc Mélenchon, en se présentant à Hénin-Beaumont pour ces législatives, nous avons intérêt, plus que jamais à la clarification du débat… Et à sa diffusion la plus large, afin que chacun puisse se faire sa petite idée des enjeux.
Non qu’il n’en ait pas une, d’idée (on a vu fleurir des pancartes très explicites à ce sujet dans toutes les manifestations depuis cinq ans, qui montrent que, malgré la poudre aux yeux, peu à peu, les consciences s’ouvrent), mais plus que jamais, à l’heure où les tentations occidentales antidémocratiques sont patentes, sous l’égide de l’OCDE, de l’OMC et du FMI, c’est de débat démocratique et culturel qui permette de redonner un sens aux mots dont il peut être besoin, et besoin urgent.
A défaut, nous risquons fort le naufrage : le bateau prend déjà l’eau et penche dangereusement.
Il me venait, dans ma nuit agitée de pensées que la Hollande se nomme aussi Pays-Bas, car ses terres sont, pour l’essentiel, en dessous du niveau de la mer, et donc aisément submersible. Méfions-nous donc que, la Hollandie succédant à la Sarkozie, et les digues nécessaires face aux grossiers appétits de nos joyeux dictateurs économiques étant d’ores et déjà rompues depuis longtemps, nous ne nous trouvions bientôt en dessous de la ligne d’horizon de leur océan de profits, le drapeau de la croissance flottant seul au bout du mât encore visible.
Et pour éviter le naufrage, une seule solution, le partage de l’intelligence et de la pensée.
XL
Manosque, 21 mai 2012

Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je vous invite à lire, de Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, Parus au Seuil en 2001, ou encore, le Manifeste d’économistes atterrés, disponible aux éditions Les Liens qui Libèrent, en 2010, et Economistes en guerre contre les chômeurs, de Laurent Cordonnier, paru dans un ouvrage regroupant L’art d’ignorer les pauvres, de John Kenneth Galbraith et Du bon usage du cannibalisme, de Jonathan Swift, auprès de la même maison d’édition, en 2011… Ainsi qu’une multitude d’autres ouvrages dont ma bibliothèque regorge, mais qu’il m’est impossible de tous citer ici.

1 commentaire:

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