dimanche 6 mai 2012

Prélude - D’une poésie de contestation à une écriture poïélitique


Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l'action"
Victor Hugo


Photographie : Regarder l’histoire passer 1, par Xavier Lainé (Tous droits réservés)



C’était il y a presque cinq ans.

Ce que je voyais venir avait tous les traits caractéristiques d’un totalitarisme larvé.

Nombreux furent ceux qui attiraient l’attention sur le danger potentiel d’un homme modelé selon les canons d’un monde consumériste et veule.

Or voilà qu’il ressemblait tant à la plupart d’entre nous que c’est lui qui, jaillissant des urnes comme un diable de sa boite, devait présider à nos maigres destinées pendant cinq années.

Ce fut comme une gifle, un camouflet sévère, et je me suis, dans un premier temps, cantonné à m’en vouloir de n’avoir pas su poursuivre la vie militante qui fut la mienne, et sur laquelle je reviendrai sans doute.

Alors, peu à peu, puisant en mes carnets lus et relus, se dégageait l’idée que peut-être, tout ceci n’aurait put avoir lieu si en lieu et place de ce commerce de la culture, de ce diktat des bonnes pensées mes concitoyens avaient été élevés dans l’idée qu’ils détenaient les clefs d’un autre monde, qu’ils pourraient être maîtres de leurs vies et de la société qui en est la somme.

Il fallait donc prendre la parole. Ouvrir la page à ce que, à la suite d’Edouard Glissant, je nommerais une « poétique du monde ».

Je découvrais, encore bien balbutiant le monde des blogs. Le treize juillet deux mille sept, j’ouvrais un premier lieu de parole chez mon fournisseur internet, Orange pour ne pas le nommer.

J’y écrivis, en direct, mon « Etat chronique 1 ». L’expérience devait se poursuivre jusqu’à ce jour. Si je parlais d’états chroniques, c’est que je n’avais pas la conviction d’y écrire de la poésie, mais de porter un regard poétique sur le monde et la société française qui ne manquerait pas de dériver, entre les mains du pitoyable chef qu’elle s’était choisie.

Et comme ma manière d’écrire ne cessait d’être boudée, à part en quelques revues secrètes, ou livres confidentiels, les pages accumulées trouvèrent leur lectorat. Pire, je m’aperçut très vite qu’il se créait une forme de communauté intellectuelle de gens, qui venaient lire et avec qui il devenait possible de partager à la fois notre rancœur devant l’état de notre pays et du monde, mais aussi nos rêves de changement vers d’autres paradigmes, d’autres horizons que ce mercantilisme permanent, ce consumérisme débridé, cette réification de nos vies et de nos idées.

Ce ne fut pas du goût de notre hébergeur. On ne parlait encore que très peu des suicides dans les rangs de ses employés, mais l’information commençait à circuler, et nous fumes, avec nos mots, à la pointe d’un combat souterrain, harcelant la direction de messages de protestation, dès que l’occasion nous en était donnée.

Vint le temps où nous sentions qu’il allait se passer quelque chose. Les uns et les autres commencèrent à faire migrer leurs blogs vers d’autres horizons, mais les liens, quoi que distendus ont perdurés. Orange a sacrifié le service qu’il avait mis en place, nous apportant la preuve concrète d’une dérive palpable dans notre quotidien.

Parfois, il devenait nécessaire d’aborder les choses sans demi-mesures. La politique en tant que participation à la vie de la cité, fait partie de la culture, totalement, et le débat politique est une nécessité absolue, non comme confrontation d’êtres aux opinions tranchées et définitives, mais comme outil au service de chacun pour se construire une opinion, élaborer son esprit critique et par là-même, gagner toujours plus de degrés de liberté.

L’aventure s’est poursuivie, avec quelques hoquets, avec parfois l’envie de baisser les bras, tant les coups furent rudes.

Ce matin, ouvrant mes rideaux sur le ciel gris, je sais que va se jouer une partie sans ambiguïté : soit la couleur brune continuera, pour le plus grand ravissement de la finance internationale, à gangrener ce pays et plus rien ne justifiera notre silence, soit nous choisissons d’entrouvrir la porte, sans illusion aucune, et plus rien ne justifiera notre passivité.

Nous serons contraints, quoi qu’il advienne, de passer d’une poétique à une poïésis. Comme le dirait Victor Hugo : l’heure est venue de transformer toute philosophie en action, et toute action en philosophie. Un bulletin dans une urne ne suffira pas : il faudra retrousser les manches.

XL

Dimanche 6 mai 2012

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