lundi 11 juin 2012

Poïésis 10 – On récolte toujours ce qu’on sème


« Nous sommes devenus une civilisation des loisirs, du zapping, du buzz. C’est l’évènement à titre informatif. Cela permettra à la causerie française de bavarder, à l’ordre moral de se renforcer, et à la grande mélodie du bonheur de continuer, légère, têtue, moutonnière.
Nous n’aurons ainsi pas commencé à penser… »
Marc Alpozzo


Photographie : Regarder l’histoire passer 2, par Xavier Lainé (Tous droits réservés)

Il en est de la démocratie comme de l’agriculture, on récolte toujours ce qu’on a semé, et si la graine est mauvaise, on a toutes les chances d’aller vers la famine.
Or, que penser d’un pays qui, depuis tant d’année, a voulu, organisé, créé de toute pièce la pire fabrique de médiocrité qui puisse exister.

Que dire d’un pays qui, au nom de la nation une et indivisible a sorti, depuis son fondement, le rouleau compresseur de la répression pour diriger d’une main de fer toutes les pensées, les recherches, les expressions artistiques vers un élitisme républicain niant toute forme de diversité de pensée et de vie.

Que Monsieur Ferry, Jules de son prénom, pour ne pas le confondre avec son homonyme prétendant aux fonctions philosophique d’Etat, puisse être encensé d’avoir répandu l’école obligatoire, nul ne saurait le contester. Mais il faudrait tout de même replacer cette volonté dans son contexte : celui du triomphe de la bourgeoisie, désormais détentrice absolue du pouvoir sur la nation, dont il devenait évident que les composantes devaient être unifiées pour satisfaire à l’expansion industrielle et financière dont nous voyons désormais les mérites.
Bien sûr la domination sur les langues régionales, l’unification culturelle peut aujourd’hui apparaître comme un bienfait. Il n’en demeure pas moins que l’appauvrissement de ce formidable terreau des cultures se traduit aujourd’hui par une dépendance à ce prémâché d’une culture commerciale, dont les filières font l’objet de toutes les attentions ministérielles : filière du cinéma, du théâtre, du livre. Hors de ces champs cloisonnés animés par diplômés ad hoc, point de salut.
Tout, en régime totalitairement marchand, doit s’acheter et se vendre. Et si les esclaves ont changé de nature, ils n’en demeurent pas moins esclaves, Cetelem et autres crédits revolving veillant au grain d’un surendettement plus efficace que le fouet et les chaînes.
Nous voilà, la Vème République établie au service du pouvoir personnel d’un homme, dans un contexte de centralisation absolue de toutes les décisions entre les mains des hommes, au plus grand mépris des idées qu’ils incarnent.
Faut-il s’étonner de la désaffection des urnes, ou se réjouir qu’il en fût encore pour se déplacer et trouver encore la conviction de s’exprimer ?
Voilà que tout est désormais aux mains de cette bourgeoisie cynique, détentrice de tous les pouvoirs économiques, sans partage, possédant tous les rouages de l’information et de l’expression d’une culture spectacle à laquelle chacun est appelé à consentir en niant ses propres aspirations à la pensée critique et à la création qui lui soient propre.
Il n’est plus rien qui puisse trouver grâce à cette hégémonie totalitaire du commerce, et nos vies elles-mêmes ne sont plus libres d’être créées comme nous l’entendons, que les mêmes ont l’intention de nous en dicter les lois et les orientations dès l’école.
La liberté, on en prend plein les oreilles. Ils en ont plein la bouche. La culture marchande regorge de ce mot, sans rien dire des barbelés de la soumission et du consentement posés tout autour.
On est libre de voter comme il faut. On est libre d’une liberté conditionnelle dont les lois du marché sont les miradors. Et s’il vous prend de faire un pas de côté, le fouet de la misère vous réveillera vite de votre torpeur.
Marcher, oui, mais du même pas et dans le même sens que toutes et tous.
Alors on œuvre, on bavarde, on occupe le terrain des informations avec du bruit. On cherche à démontrer toute la nocivité d’un monde qui laisserait chacun avec son libre arbitre, sans rien dire de la nécessaire culture qui en permettrait l’usage. Non, on invite à confondre cette fonction essentielle de la vie citoyenne avec ce que les populistes affublent du terme de permissivité.
Mais que, de leur bord, on accorde aux plus riches, aux détenteurs des forces économiques mondiales, moyennent petites bienveillances entre amis, totale liberté et impunité lorsque peuple se trouve réduit à la mendicité, à l’exode, à la famine ou au suicide, il ne faut surtout rien en dire : on vous serine qu’il n’est pas de guerre sans dommage collatéraux.
Mais guerre contre qui ? Nul n’en parle et pour cause. Car ceux-là sont en guerre contre les peuples, tous les peuples sans distinction de frontière. Le terrorisme, c’est eux, et celui qu’ils brandissent comme un épouvantail pour restreindre ce qu’il nous reste de liberté n’est que leur serviteur zélé.
On ne peut construire un monde nouveau avec des citoyens dépourvus de toute pensée d’eux-mêmes.
On ne peut construire un changement de paradigme sans contribution consciente du plus grand nombre.
Mais, englués que nous sommes dans le magma informationnel et consumériste, persuadés qu’il n’est d’autre voie qu’un progrès sans conscience de nos limites, nous refusons de nous mettre au travail.
Si un peuple n’est pas instruit, comment exiger de lui qu’il vote avec sa tête et puisse concevoir qu’un autre type de vie puisse être possible.
Ce qui est à l’œuvre, c’est un nivellement par le bas de toutes connaissances : fi de l’histoire, de la philosophie, fi de la poésie libre et de la création révélatrice d’un monde à taille humaine ! Ce qu’il leur faut, c’est un peuple soumis, votant pour le détail, et s’abstenant sur l’essentiel.
Et c’est, en toute bonne logique, ce qui se produit : on regarde passer le train de l’histoire, tête penchée à la fenêtre, sans mesurer que cette histoire là, cette fois, est peut-être en train de nous précipiter dans le vide.
On donne majorité au Président puisqu’il la veut. Il pourra ainsi, sans contre-pouvoir réel, nous enfoncer un peu plus mais avec douceur où les autres nous auraient précipités dans l’abyme avec fougue. A mourir, autant mourir sans panache. Non que ce nous soit plaisante perspective mais puisqu’on vous dit qu’il n’y a pas d’autre solution.
Les tortionnaires financiers du monde peuvent être satisfait : la terre continue de tourner pour eux, jusqu’au jour où…

Xavier Lainé
Manosque, 10-11 juin 2012

1 commentaire:

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