samedi 14 juillet 2012

Poïésis 12 - De rerum colere


La culture, mot et concept, est d'origine romaine. Le mot "culture" dérive de colere - cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver - et renvoie primitivement au commerce de l'homme avec la nature, au sens de culture et d'entretien de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine (...) Il semble que le premier à utiliser le mot pour les choses de l'esprit et de l'intelligence soit Ciceron. Il parle de excolere animum, de cultiver l'esprit, et de cultura animi au sensoù nous parlons aujourd'hui encore d'un esprit cultivé, avec cette différence que nous avons oublié le contenu complètement métaphorique de cet usage.
Hannah Arendt, La crise de la culture



Mouvement de foule 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Ne sais ce qui me poussa au silence : est-ce cette vaine attente de gestes forts, de ces petits faits symboliques qui auraient marqué un virage, un soupçon de changement dans la direction des «affaires».
Mais non, je ne sais rien lire d’autre que cette croyance dont tout le monde sait qu’elle est suicidaire, en une « croissance » illusoire : comme si la terre et sa petite atmosphère, dans son minuscule point d’univers pouvait se dilater à l’infini de nos idéologies.
Je ne trouve rien.
Rien à relever qui soit signe d’un parfum moins outrageant pour la pensée, aucun geste significatif de la moindre prise en compte de notre soif.
Comme si le soufflet au fromage s’était refroidi trop vite, et qu’il fut retombé, avant même son dépôt sur la table.
Et puis, après la lumière fugace dans les yeux d’une soirée, bien vite on a repris le même collier, les mêmes yeux tristes, les mêmes épaules courbées sous le joug d’un monde dont il semblerait bien que, quelque soit l’élu, on veuille nous faire croire qu’il serait immuable.

Pourtant de partout monte la plainte et les signaux que nombreuses sont les consciences pour dire que non, rien de tout ce que nous voyons ne peut nous ressembler.
Car ce que nous voyons prend l’allure de ces temps qu’on croyait révolus où la violence et la terreur étaient l’unique voie du pouvoir.
Et si celle-ci, dans notre pays au moins se voile d’un vague gant de velours, nous savons bien que rien n’a vraiment bougé : ce sont les mêmes esprits avides qui lorgnent sur nos vies, rêvent d’un faire un esclavage plus dur, plus âpre, à la hauteur de leurs rapaces besoins de gain.
Nous savons : ils ont des noms, des visages. Nous ne pouvons pas prétendre ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir à quelle catastrophe, sans vouloir faire de catastrophisme, ceux-là, qui émargent aux mêmes profits sont prêts à nous vouer.
Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas.

Mais il s’en trouve encore, et, hélas comme prévu jusqu’au plus haut niveau (et, cette fois-ci avec mon bulletin de vote), pour venir nous seriner qu’il n’y aurait pas d’autre voie, pas d’autre idéal que de gérer loyalement les miettes laissées par les affameurs.
Et, il s’en trouve pour rentrer chez eux avec la conviction qu’il n’y aurait pas d’autre alternative que d’attendre pour voir, de laisser le temps, à ceux qui prétendent nous représenter, d’agir.
Nous savons et voyons qu’à les laisser en faire à leur guise, nous n’aurons que poignard dans le dos, et larmes amères, et sang à pleurer.
Mais le rouleau compresseur d’une culture asservie au commerce a eu le temps de faire son œuvre, depuis la fin des années soixante dix.
Ils avaient eu peur les bougres, de cette jeunesse impérieuse qui avait occupé les rues, un joli mois de mai. Alors, il ont sorti les muselières, et les bâtons, et si leur terreur ne ressemble pas ici à celle qui fut d’usage à Santiago, qui est encore d’usage en de trop nombreux pays (je parle ici de la Chine ou de la Syrie, mais pourrait dresser la liste fastidieuse de ces lieux dans le monde où le mépris de l’humain est une règle gouvernementale), elle relève bien du même défit : user de la peur et de la menace pour abaisser les esprits à la soumission aux dogmes aveuglés.
Les esclaves des crédits révolving et autres CETELEM, faute de gagner nos vies en juste rétribution de nos ouvrages sont comme le bétail : on le fait sortir un moment pour qu’il se régale d’herbe verte, puis on le rentre en de minimales bergeries en lui montrant bien les loups qui rodent autour. Ne reste plus qu’à vivre en tremblant de courir ce risque : si aujourd’hui je dors sous un toit, demain, sur un coup de dé de quelque créancier sans foi ni loi, je peux me retrouver dehors, rejoignant la cohorte des exclus. Alors, je me tais.

Je me tais, ce qui ne veut rien dire quant à la colère et à la honte qui me mine, puisque j’ai conscience de ma déchéance plus ou moins volontaire.
Et quand je me ronge, parfois, il se trouve quelque crabe pour venir m’aider, et de somptueuses molécules pour arrondir les fins de mois des mêmes qui trafiquent ma vie pour en faire une gangrène, avec le secret espoir que ma consommation viendra encore grossir leurs comptes en bourses.
Me voilà esclave, soumis à des règles absurdes édictées avant ma volonté de changement, par des responsables mis en place eux aussi, avant, mais dont la vindicte est à la hauteur de la défaite de leur mentor.
Alors, nous voilà passant à la caisse, avec le clou enfoncé un peu plus dans le crâne, de cette fatalité qui empeste tout geste politique depuis les renoncements de 1983.

C’est un fait culturel : entre le choc et la libre pensée, c’est le premier qui finit par avoir raison, et la pensée par prendre le large.
Certains en viennent à l’idée d’automutilation pour faire entendre leur colère, mais sans doute, leur juste révolte ne mesure-t-elle pas l’usage qui en sera fait par les médias, avides de sensations fortes à livrer en pâture aux esprits en déroute , avec pour résultat l’inverse de l’effet escompté.

Et après, on viendra nous parler, bouche en cul de poule, de ce merveilleux monde libre, mais qui ne connaît de liberté que conditionnée à la grosseur des portefeuilles.
Et comme je l’écrivais ce jour de 14 juillet à Roger Knobelspiess(1) qui voulait sacrifier un doigt de plus pour obtenir un geste de grâce de notre nouveau président, aussi sourd aux symboles que son prédécesseur : « Garde tes doigts pour écrire Roger: ils sont assez nombreux en ce monde, les bourreaux, pour couper les doigts à tous les Victor Jara, sans que tu sois bourreau de toi même, et, regarde, ton exigence est tant partagée qu'il faudra bien qu'elle soit entendue. Ce qui est en marche dépasse les vieux esprits qui prétendent nous gouverner, et ils ne pourront couper aucun doigt à des consciences debout. »

Mais c’est tout un travail que d’apprendre à vivre, dans la pleine conscience de pouvoir le faire debout !

Xavier Lainé
Manosque, 14 juillet 2012


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