lundi 16 juillet 2012

Poïésis 13 – Je te parle d’en bas



« L’élément populaire «sent», mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l’élément intellectuel «sait», mais ne comprend pas ou surtout ne «sent» pas toujours. Aux deux extrêmes, on trouve donc le pédant et le philistin d’une part, la passion aveugle et le sectarisme d’autre part. Non pas que le pédant ne puisse être passionné, bien au contraire ; le pédantisme passionné est aussi ridicule et dangereux que le sectarisme et la démagogie les plus effrénés. »
Antonio Gramsci


Passants 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Alors tu vois, même si sur le fond je te comprends, et préfère ton discours à celui de cet homme qui te précéda dans tes hautes fonctions et qui nous porta à douter de nous-mêmes, agitant petits bras et minuscules idées en tous sens pour donner l’illusion d’agir, je ne peux te suivre sur le fond.
Car ton discours n’est que du discours.

Tu sais comme moi que les nantis qui ont bouffé à tous les râteliers de la République depuis de si nombreuses années ont suffisamment de moyens pour échapper à toute mesure coercitive à moins qu’elle ne soit prise dans l’urgence et qu’elle sache les surprendre la main dans le sac.
Et ce sont justement ces mesures là qui n’ont pas été prises.

Bien sûr tu peux toujours venir t’expliquer sur ton calendrier chargé, sur toutes ces réunions internationales où il te faut nous représenter et qui te bouffent ton temps et meublent les informations condescendantes de nos médias achetés et vendus.
Bien sûr.

Mais justement, c’est tout l’art de cette « gouvernance » internationale que de donner l’illusion qu’en vous traînant de réunions en colloques il finirait bien par sortir quelque chose du chapeau.
Or il est patent que depuis des années rien ne vient, du moins rien de ce que le peuple qui t’a élu soit en capacité d’attendre et d’espérer. Non, à ce jeu de dupe, il a toujours été plumé, laissé pour compte, bafoué et méprisé.
Tu le sais, non ?
Tu vis dans le même monde que nous, non ?

Tu ne me feras pas croire que c’est moi, petit écrivaillon de très lointaine province, qui vais t’ouvrir les yeux sur la réalité d’un monde désormais taillé, comme il l’a toujours été, pour la grande faveur des plus riches, sur le dos des plus pauvres.

Tu ne me feras pas croire que cette révolution dont nous chantons tous les louanges (bien qu’il ne soit que très rarement fait référence à cet acquis fondamental qui se nomme droits de l’homme et du citoyens, pourtant inscrit au préambule de la constitution que tu as charge de défendre), tu persiste à la croire parfaite : ne vois-tu pas que depuis fort longtemps elle n’a que transféré la féodalité que le peuple avait rejeté, des mains des seigneurs dans celle des bourgeois ? Simplement le servage s’est déplacé : il était dans les champs, il est depuis deux siècles entre les mains d’une poignée de roitelets de l’économie et de l’industrie, qui ont su tirer les marrons du feu.

Tu ne me feras pas croire que ce moule « démocratique » qui t’a porté au pouvoir, tu n’en connais pas les ravages sur des mentalités citoyennes enclines par habitude à se laisser porter par la force des beaux discours : ton illustre prédécesseur avait même écrit un livre à son sujet, « Le coup d’Etat permanent »[1], que bien sûr, il a bien vite oublié une fois installé dans les ors.

Alors, si tu sais tout cela et que tu es du même monde que nous ; si tu es le « président ordinaire » que tu ambitionnes d’être, quelle naïveté te pousse dans les bras de cette agitation mondiale voulue par les grands organismes antidémocratique qui prétendent gérer la planète avec le succès que nous savons. FMI, OCDE, OMC… Qui peut prétendre encore ignorer combien ceux-là, tous nommés par d’occultes décisions s’arrogent droit de vie et de mort sur un nombre croissant d’humains ? Qui ?

Et crois-tu vraiment que mon vote en ta faveur, même s’il ne se berçait d’aucune illusion, aurait été déposé dans l’urne pour que tu ailles obtenir je ne sais quelle grâce de ces affameurs quant il y a tant à faire ici pour changer la nature de l’Etat, lui insuffler un vent d’espoir en agissant contre ceux qui étalent des richesses mal acquises sur le dos d’un peuple de plus en plus accablé, criblé de dettes et perdu entre ses larmes et ses impératifs de survie ?

Je peine à croire que tu ne saches voir que faute d’action immédiate, le doute peu à peu s’installe et que ce doute ne bénéficiera pas aux forces vives mais à celles, occultes, qui ont un mufle hideux et des prétentions inhumaines.

Bien sûr, l’histoire ne se renouvelle jamais à la lettre et ce qui fut ne sera pas à nouveau. Mais quand même, l’histoire devrait nous inviter à réfléchir, à notre petit niveau de citoyens bien ordinaires, mais encore plus à ton niveau (enfin au niveau que nous t’avons confié, car j’espère que tu n’oublies pas déjà que la campagne est bel et bien terminée et que nous t’avons porté où tu voulais aller) !
Bien sûr !

Bien sûr si je lance mon cri, ce n’est pas avec l’illusion que tu viennes demain emboucher mes trompettes pour accoucher de je ne sais quelle révolution. Et je sais aussi qu’une révolution, ça revient toujours à son point de départ.
Non, je ne fais pas partie de ces gens qui attendent tout de toi. Je dirais même qu’à force de mauvais coups, j’aurais plutôt tendance à ne plus rien attendre du tout.
Simplement, de ma petite place en bas de l’échelle sociale, avec ma petite compétence à écrire je tire le signal d’alarme avec sympathie, pour que les plus pauvres, ceux qui sont encore en dessous de ce seuil minimal et vital auquel je peine à me maintenir, ne tombent pas par déception dans de mauvais bras.
Et même s’il fait très beau dans notre midi, je sais que si tel était le cas, nous ne pourrions plus respirer sous le couvercle qui tomberait aussi sur nos jours.
Alors je crie, puisque c’est tout ce que je peux faire, et je rêve que mes mots se dressent en barricade pour empêcher les tempêtes annoncées de rompre les digues de notre humanité si mal en point.

Et je retourne à mes rêves de fraternité et d’égalité : il n’y a que là que ces deux idéaux puissent encore trouver refuge, tant que tu n’auras pas lancé un signe d’abolition des privilèges.

Xavier Lainé
Manosque, 15 juillet 2012

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