mardi 17 juillet 2012

Poïésis 14 – Générosité de la culture




« Que l’on envisage une culture très simple ou très primitive, ou bien au contraire une culture complexe très évoluée, on a affaire à un vaste appareil, pour une part matériel, pour une part humain, et pour une autre encore spirituel, qui permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets et précis qui se posent à lui. »
Bronislaw Malinowski



 Big brother – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Je ne te cacherai pas que je préfère te voir à Avignon plutôt que sur le yacht de Bolloré ou sur les rives de Wolfeboro.
Je ne te cache pas non plus ma satisfaction de voir un geste poindre en direction de ceux qui, depuis des années ont dû apprendre à résister tant que faire se pouvait contre le rouleau compresseur d’un libéralisme fascisant.
Je ne te cache pas…

Je ne te caches pas aimer te voir, sans les tambours et trompettes autoritaires de ton prédécesseur, te munir d’un sauf-conduit au bureau du off pour enfiler la veste du in, non sans côtoyer la foule bigarrée d’un festival devenu le « marché » du théâtre.

Mais je ne résisterai pas non plus à te faire remarquer cette emprise qui est le signe de quelque chose sur le plan culturel, du mot marché jusque dans le domaine de l’art.
Or qu’y a-t-il de moins commercial que cette chose qui nous distingue en tant qu’humains et qui se nomme culture ?

Qu’on m’entende bien : je ne prônerai pas ici cet abus qui consiste, un peu partout et au nom de la gratuité, à spolier les artistes, quels qu’ils soient, de leur droit à vivre de leur art. J’entends seulement établir une certaine distinction entre ce qui relève d’un travail artistique et culturel et ce qui relève d’une culture entendue comme cette petite flamme que nous possédons tous, parfois sans le vouloir mais qui fait que nous sommes en mesure de nous penser en ce monde, et de le penser, d’une certaine manière (y compris d’une manière qui pourrait me heurter dans mon intelligence des choses).

Or l’état misérable dans lequel l’art (qui devrait être le premier budget de l’Etat, bien avant les canons, les soldats ou les munitions) a été tenu depuis toujours (y compris malgré les rodomontades très égocentriques qui se sont saisies des années Jack Lang), ont fait qu’une minorité d’artistes sont en mesure de vivre de leur travail, et parmi ceux-là, avec une priorité à ce qui relève d’une culture du spectacle non comme l’expression d’une réflexion sur le monde tel qu’il se présente, mais dans un but très éphémère d’amuser un public captivé par ailleurs par sa juste préoccupation de survivre.

Nous ne cessons, notre vie durant de devenir artistes de nos vies. Il faut bien constater que rien dans cette société n’est fait pour que tous accèdent à ce petit bonheur là. Vivre est un art, où certains, par leurs prédispositions vont savoir développer certaines caractéristiques de ce domaine pour le plus grand ravissement et provocation à se penser d’une majorité qui n’a pas toujours trouvé son mode et lieu d’expression.

Penser la culture dans la société ne se raisonne pas, à mon humble avis, qu’en terme de subventions vers telle ou telle expression artistique, mais bien dans un rapport global que chacun entretient avec sa propre expérience de vivre.
Penser la culture ne peut simplement se réduire à l’action (cependant nécessaire) pour diffuser les œuvres des créateurs. Car sur quels critères pourras-tu miser pour offrir à tel ou tel la chance de voir son œuvre diffusée et donc l’assurance de vivre tandis que d’autres… Sur ton droit régalien à soutenir untel plutôt qu’untel ?

Non, le problème de la démocratie culturelle doit être renversé, et renverser avec ce qui a fait de la culture un produit comme un autre, que les marchés vont s’arracher ou rejeter, au gré de leurs caprices.
Il est une culture fondamentale qui fait de chacun d’entre nous un créateur et dont nous devrions pouvoir apprendre à connaître les contours, afin de choisir en connaissance de cause de nous développer en ce sens, ou en un autre, tout aussi respectable.
Contrairement au discours ambiant (et que tu reprends, mais qui est aussi repris par tous ceux qui, à gauche de ton échiquier se réclament d’une certaine culture), il n’y a pas de créateurs qui auraient droit au-dessus du panier tandis que le peuple en serait réduit à un rôle de consommateur.
Nous sommes tous des acteurs de la culture et avons besoin d’outils pour naviguer sur cet océan dont l’humanité s’est trouvée porteuse depuis ses origines. Que la société cherche à enfoncer le clou des inégalités, rien de plus normal, au fond, puisque sa vocation est de maintenir des inégalités.
Mais sommes-nous obligés de maintenir ce cap ?

Qu’on me pardonne de livrer ma réflexion, brut de décoffrage et sans prendre la peine ni le temps de citer des sources, d’aller chercher dans mon immense bibliothèque les auteurs ayant déjà réfléchi à ce sujet.
Qu’on me pardonne peut-être mon manque de rigueur «universitaire», mais je n’en suis pas issu. Et comme tant d’autres je ne peux que voguer sur la houle de mes réflexions, sans bornes, sans bouées, libre d’avoir assimilé mes lectures au point de ne plus savoir ce qui m’appartient de celles-ci.

Mais peut-être conviendrait-il de réfléchir aussi à cet immense territoire de la culture autodidacte, tenu en mépris par les doctes et les savants estampillés par le système : notre réflexion serait-elle moins pertinente que celle des experts ?

Xavier Lainé
Manosque, 16/17 juillet 2012


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