jeudi 19 juillet 2012

Poïésis 15 – La paix à la trappe



Voyez la paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante; se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus. Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on me propose. Paix de vendus! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi : c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison!

René Daumal



Paix 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés




Il me faut sans cesse revenir, et creuser.
Creuser les mots comme un mineur son filon, et attendre le coup de grisou des idées.
Et, à te regarder faire, je t’admire, comme je vous admire tous autant que vous êtes, élus, de savoir jouer votre rôle à la perfection, et sans mettre les pieds dans les plates convenances.

Car il est admis désormais que la bonne gouvernance doit se vivre sans fracture, sans plaies ni bosses.
L’idéal du politique désormais serait d’obtenir le plus large consensus…

On sait combien l’OCDE et ses experts a travaillé sur le sujet, et l’histoire récente du traité européen refusé par les urnes mais reconduit par la bande des élus en est un bien triste illustration.
On sait combien ceux-là ont œuvré à la mise en œuvre d’une stratégie qui vise moins à gouverner qu’à rendre aux riches toujours plus de ce qui ne leur appartient pas en créant assez de désillusion et d’amertume parmi les peuples avec la volonté farouche de couper l’herbe sous les pieds à tout contestation du système.
On sait…
Et si on sait en bas, je ne peux pas croire qu’en haut…

Je te dois un aveu, François (tu me pardonneras sans doute d’user et d’abuser de cette familiarité, mais, comme tu peux t’en douter, je ne pouvais jouer de celle-là avec ton prédécesseur dont je n’ai fait qu’espérer la chute) : je ne suis pas un fervent lecteur d’Agatha Cristie. Elle manque sans doute furieusement à ma culture. J’ai bien deux ou trois livres de ses enquêtes dans ma bibliothèque, mais n’ai point trouvé le temps de les ouvrir.
Je garde simplement cette question, que l’on retrouve d’ailleurs aussi dans Conan Doyle (lui a un peu plus bercé mon adolescence à travers quelques feuilletons télévisés, du temps où la télévision était encore un peu indépendante du marketing) : « Mais à qui donc profite le crime ? »

Et je reviens sur mes pas. Mes yeux voient, mes oreilles entendent. Je ne peux m’empêcher, sans pour autant ne pas chercher à prendre la hauteur nécessaire, de constater, sens en éveil que quelque chose ne fonctionne pas. Et qui si tant de haine, tant de conflits stupides en lieu de ceux, salutaires, qui nous engageraient dans la construction du monde, apparaissent, et que depuis plus de trente années, qui que vous soyez, élus, cette gangrène a continué à s’accroitre, à gagner toutes les sphères de la société, c’est bien que quelque, part, quelqu’un tire profit du crime.
Je vois passer tant de thèses sur les grands complots que, spontanément, mon esprit les rejette. Je ne suis donc pas de cette espèce qui monterait en épingle un catastrophisme plus nocif que le mal dont nous sommes atteints.
Mais je ne peux m’empêcher de regarder le raidissement de notre civilisation comme le signe avant-coureur d’une mort annoncée, et la hargne à maintenir peuples de toutes générations et de tous pays dans l’ignorance de ce qui est, après tout leur affaire, comme le paravent permettant aux profiteurs de continuer à satisfaire leurs grossiers appétits.

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que toi et tes semblables vous le fassiez exprès, non. Je crois que vous êtes, comme moi, comme nous, des jouets entre les mains de ces fabricants de pensées toutes faites, de technologies absolues qui visent à nous convaincre dans notre asservissement.
Nous sommes, au même titre que leurs productions abusives, côtés dans leurs bourses, et les cadavres passés en profits et pertes.
Mais tu vois, quand au détour d’un défilé, et après avoir parlé sur un ton péremptoire de rigueur, tu confirmes l’engagement de notre pays dans l’escalade des armes nucléaires, je vois un signal fort de contradiction qui ne saurait me rassurer quand à la suite de l’aventure.
Nous voyons bien toute l’illusion semée quant à la possession de ces « armes de destruction massive ».
Nous savons tous le danger qu’elles représentent quant à notre capacité à détruire une fois pour toutes notre présence sur cette terre, et que leur dispersion, logique (de quel droit irions-nous interdire à des pays indépendants de s’en munir quand nous-mêmes les menaçons), vient confirmer.
Nous savons les sommes colossales engagées dans cette perspective suicidaire et combien leur simple réduction (qui serait un signal fort pour les générations futures) permettrait de libérer de fonds qui seraient utiles pour l’éducation, la culture, le combat contre la faim et la misère…
Nous savons. Ne le sais-tu pas, toi aussi ?
Alors pourquoi cet acharnement à poursuivre dans une voie sans issue ni secours possible ?
A qui profite ce crime à venir ?

Y aurait-il un seul argument qui justifierait que nous devions nous restreindre sur tout tandis que les marchands d’armes, les industriels engagés dans cette folle course engrangeraient toujours plus sur la mort annoncé de notre monde ?
Imagines-tu un seul instant qu’à l’heure où, malheureusement pour ceux comme toi qui prétendent détenir un pouvoir, les informations circulent, répandant un savoir dont nos écoles, nos universités ont depuis longtemps comme vocation d’organiser l’éclipse, que nous soyons si peu nombreux à te regarder tenir de tels propos sans immédiatement saisir tout ce qu’ils comportent de folie qui nous engage tous ?

C’est malheureux, tu vois, mais, comme dans la vie les premiers contacts affectifs, dans ton rôle, les premiers pas comptent, et peuvent être les germes de quelque chose de pire que tout ce que nous avons déjà vu.

Et te voilà ayant encore loupé un symbole fort qui aurait été à l’honneur de notre pays : tourner le dos à la haine du monde et semer quelques graines de paix.
Il me reste à espérer que tu sauras te récupérer, puisque tu disposes de cinq ans pour passer un oral de rattrapage.

Xavier Lainé
Manosque, 18 juillet 2012



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