samedi 21 juillet 2012

Poïésis 16 – Il y a morale et morales




Il existe de toute évidence une angoisse générale à l’idée d’un changement radical de la société qui pourrait transformer fondamentalement le mode de vie traditionnel et miner la vieille morale puritaine, ses aliénations séculaires. Des siècles durant on a inculqué aux gens qu’une vie de tourments et d’oppressions était le lot inéluctable de l’homme, conforme à la volonté divine. La soumission à un appareil de production toujours plus étendu fut considérée comme la condition nécessaire du progrès.

Herbert Marcuse


Passants 2 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Je ne voudrais pas paraître injuste à ne faire que critiquer tes positions, chercher la petite bête comme si je voulais miner tes efforts.
Je voudrais que tu me pardonnes de jouer ce rôle ingrat de la mouche du coche. Mais c’est que je crains que, si l’attelage ne va pas assez vite, les véritables détenteurs du pouvoir, ceux qui tiennent de mains de maîtres les rênes de l’économie nationale et participent, comme les frères Peugeot, de ce saccage orchestré du monde, ne te prennent de vitesse et nous avec, semant ainsi assez de troubles pour que l’électeur, dont on sait l’extrême volatilité en l’absence de véritable apprentissage d’une pensée politique, ne se retourne vers de ternes bras, au risque du suicide.
Tu le sais d’ailleurs pour avoir fait l’expérience de l’opposition tant d’années : il n’est pas de véritable démocratie si le propos ne peut être libre de se dire.

Alors, une fois n’est pas coutume, je dois t’avouer que je suis ravi. Ravi des cris d’orfraie que crient les sortants, lorsque, enfin, tu abroges leurs lois iniques, ravi de voir les frères cités plus haut s’offusquer d’être aussi maltraités quand ils soignent si bien leurs profits en jetant 8000 de leurs ouvriers au panier de misère qui devient pléthorique, ravi de cette longue plainte des riches qui devront mettre, juste un peu, la main au portefeuille pour participer à notre vie collective, un peu, un tout petit peu, compte tenu des sommes colossales engrangées depuis cinq ans.

Je suis ravi mais je me pose la question de la morale, puisque tu viens de créer une commission ad hoc, réunissant, entre autres, quelques spécimens politiques qui en savent un rayon, concernant la morale qui sévit en votre monde.
Je dis « votre monde » car, vois-tu, j’en ai eu quelques bribes d’expérience de ce monde là, il y a quelques années, justement d’ailleurs sous la férule de ton illustre prédécesseur, de gauche, lui aussi. J’ai vu de près en quelles compromissions l’obtention d’une parcelle de pouvoir pouvait mener des êtres à priori comme les autres. J’ai payé le prix fort, à l’époque, en terme de vie professionnelle et familiale pour n’avoir pas voulu transiger. Et j’en paie toujours les pots cassés puisque ce pan de l’histoire de cette République est soigneusement occulté. Mais bon, on nous redécouvrira un jour, sans doute, et on jettera sur nos dépouilles depuis longtemps refroidies quelques fleurs en terme de regrets compassés. Et je dois avouer que cette perspective me fait marrer d’avance.

Mais c’est de morale que je voudrais parler, puisque le sujet est mis sur le tapis.

Tu n’es pas sans ignorer que la morale, ça va, et puis ça vient. C’est une notion assez aléatoire pour qu’à certaines époques on en soit même venu à considérer qu’il était, au fond, assez moral de torturer des gens pour qu’ils abjurent leurs croyances jugées impies[1], pour qu’en d’autres lieux (et pas forcément en des temps si reculés),  on décide d’une « solution finale »[2] pour ce débarrasser de ces juifs si différents, de ces Rroms si encombrants, de ces communistes si dérangeants, de ces tibétains arriérés[3], de ces Tutsis[4] qui n’avaient rien demandés à personne…
Comme tu le vois, la liste est longue…
Y a-t-il donc une morale en ce monde ? Et s’il en est une de quoi dépend-elle et de quelle couleur faut-il la conjuguer.
Je ne reviendrai pas sur la composition de ta commission, mais quand même : Roselyne Bachelot ! N’avais-tu donc personne d’autres à introniser pour parler de morale politique ? Le scandale du trop fameux virus H1N1 et du vaccin fabriqué à la hâte et acheté sans discussion pour le plus grand bénéfice des sociétés pharmaceutiques dont on sait le louable souci du bien-être de leurs actionnaires, ça ne te dit rien ?

Non, je ne m’étendrai pas sur ce sujet épineux, d’autant que m’étendre sur Roselyne, heu…

Trêve de plaisanterie. Je sens qu’à nommer ainsi quelques brebis galeuses, je vais m’attraper les foudres cosmiques du gratin moraliste.
Car la morale, vois-tu, c’est un peu comme le caméléon, ça prend la couleur de ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, et tous les régimes totalitaires s’en sont toujours (et continueront ainsi) réclamés.
La morale, nous en avons tous une et devons bien ouvrir les yeux pour voir que ce qui nous blesse dans la nôtre, peut très bien paraître très moral pour celui ou celle qui nous blesse.
C’est compliqué, la morale, ça vous file entre les doigts, c’est évanescent, presque indéfinissable ! Mais que de crimes commis en son nom !

C’est comme les normes (mais ça, il me faudra y revenir puisqu’il ne se passe pas de jour sans qu’on nous en impose, des normes).
Pour le moment, je vais tenter d’en rester à mon sujet, et celui-là terni un peu ma satisfaction de départ.

Car la morale en politique, c’est comme l’eau bue dans un pichet culotté de crasse : il est impossible de pouvoir s’imaginer en sortir indemne, sauf à nettoyer le récipient. Tu ne peux pas boire une eau pure à une source située juste en dessous d’une fosse à purin…
Alors, qu’il faille se couler dans le moule de ce qui est pour pouvoir en changer les règles et en nettoyer le contenu, soit, mais ce n’était pas dans ton projet.
Nous étions quelques-uns quand même à penser, pendant cette campagne pas si lointaine, qu’il serait peut-être temps de changer de récipient. Tu as même un de tes illustres ministres qui fut un temps un farouche défenseur de l’idée d’une constituante visant à instituer une VIème République… Mais il est désormais ministre, alors…
Comprends-moi bien François, ce n’est pas pour te critiquer systématiquement, mais parfois, c’est bien utile, un mot, parce que ça dit quelque chose, ça nomme, ça revêt du sens, ça implique un signifiant, un signifié, du symbole…
Alors, lorsque tu invites une commission à siéger à grand frais (sur nos impôts) et à plancher sur un sujet aussi délicat, je ne peux rester de marbre, même si les médias auront déjà appuyé sur la touche suivante de leur télécommande ravageuse et zappé vers d’autres questions bien moins importantes.

Moi, je vais t’en poser une, et même plusieurs, ainsi qu’à ta commission d’ « experts » : est-il possible de moraliser la vie politique lorsque tout dans une constitution est construit pour satisfaire le pouvoir régalien d’une « classe » politique qui, du fait même de ces textes, se constitue en « caste » ? Est-il possible de moraliser le mode de fonctionnement sans toucher aux règles qui conduisent, puisqu’il n’existe pas de véritable contre-pouvoir, à des dérives évidentes, le citoyen étant appelé (comme il le fait d’ailleurs depuis ton arrivée) à rentrer chez lui une fois son petit bulletin déposé dans l’urne, te laissant à toi et à tes compères le pouvoir de tout décider à leur place ?
Je sais. On ne peut pas tout changer en deux coups de cuiller à pot. Et j’entends d’ici les propos qui me taxeront d’être un doux rêveur, d’en vouloir trop…
Mais je voudrais faire entendre qu’il s’agit de questions essentielles. Et l’histoire a d’ailleurs déjà abordé cette question : rappelles-toi cette constitution mort-née de 1791 : elle mettait tout élu sous la surveillance directe du peuple, sans doute avec beaucoup de naïveté, mais quand même ! Et elle fut bien vite remplacée par celle de 1792 qui, au nom de la morale républicaine conduisit à l’utilisation exacerbée de l’échafaud.
Tu vois, rien de nouveau donc. Et  nous ne cesserons jamais de nous interroger. Mais si je mets de l’eau propre dans un verre sale quel résultat puis-je obtenir ?

Alors, cette question de la morale est bien plus vaste que le seul domaine du politique : peut-on exiger celle-là des élus dans un système économique à la moralité douteuse, dans la mesure où il offre plus de considération pour celui qui s’enrichit que pour celui qui est exclu ? Et il va sans dire que je mets là un peu de ma propre morale, car, pour les actionnaires du CAC 40 qui hurlent de devoir, le 1er août prochain, verser leur obole aux caisses de l’état, la question ne se pose pas dans les mêmes termes. Toujours cette question de l’eau propre versée dans un verre sale : est-ce le verre qui est sali par l’eau, ou l’eau par le verre ?
Ce serait un vrai débat dont devraient se saisir tous nos médias, grands journaux, chaines de télévision, écoles, collèges, lycées et universités. Non pour édicter cette ligne de morale définitive que je me souviens d’avoir ânonnée en mes temps lointains d’école primaire, mais pour qu’au moins à chaque instant de notre vie quotidienne nous apprenions à nous interroger sur le sens de nos actes.

Bien que certaines formules n’étaient pas dépourvues de bon sens. Je m’en souviens d’une qui m’a toujours guidé, dans toute mes actions : elle disait que ma liberté s’arrêtait où commençait celle de mon voisin… Et je trouve que, depuis trente ans, ma liberté et celle de mes voisins a connu bien des amputations de frontière au profit d’une seule, celle de se faire du fric, sans qu’aucune question morale ne soit jamais posée.

Xavier Lainé
Manosque, 21 juillet 2012


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