samedi 15 septembre 2012

Poïésis 18 – Hochets médiatiques



Tout être humain se trouve chargé de son existence sauf à devenir inhumain : sauf à inspirer à tout autre homme digne d’un tel nom la honte d’être un homme.
Bernard Stiegler

Regarder passer l’histoire 3 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Je suis resté silencieux, attentif à ce que le temps laissé offre comme perspectives, et je n’ai rien vu venir.
Bien sûr on me dira que la politique est l’affaire des hommes et femmes élus pour ça. C’est tellement entré dans les mœurs, cette façon étroite de penser.
D’ailleurs, demande-t-on au quidam qui marche dans la rue de penser, ou de se penser ? Surtout pas : circulez, vous n’avez rien à voir avec le cirque que nous vous préparons.

J’avais eu quelques réticences à voter pour toi, François. Je dois même t’avouer n’être allé participer à ce simulacre de démocratie que furent vos « primaires » que pour te faire barrage.
Je t’avais vu venir, avec ton petit air naïf, façon Lecanuet des années soixante dix.
J’avais même exposé, ici et là que ta candidature, même validée dans le cadre de vos primaires serait celle des médias, donc de ceux qui en détiennent les rênes.
Et ceux qui en détiennent les rênes, caractéristique propre à notre beau pays « démocratique » sont ceux qui émargent au CAC 40 et n’ont donc aucun intérêt à ce que quoi que ce soit change.
Ce sont eux qui aujourd’hui lavent la cervelle de nos concitoyens à longueur d’antennes, en faisant des handicapés de la pensée.
Et ne parlons pas du rouleau compresseur des écrans qui fait des générations qui se succèdent, des candidats à la consommation passive plus que des adultes responsables.
Je t’avais vu venir, me suis fait un peu houspiller d’émettre de telles pensées en contradictions avec l’air ambiant.
J’ai même admis pouvoir m’être trompé. Après tout, espérer ne peut faire de mal à personne ! Et ça ne coûte pas grand-chose d’espérer !

Alors, j’ai quand même mis un peu d’espoir, histoire de me persuader que je m’étais trompé.
J’ai mis un peu d’espoir sans trop, quand même, pour ne pas tomber de trop haut.
Fin juillet, je crois même avoir un peu pris ta défense, dès fois que…
Faut dire qu’ils en rajoutaient, les autres, les frustrés électoraux, les bouffes merde de tous les pouvoirs, les empiffrés de cinq ans de sordides errements.
On aurait pu croire que, fort des espoirs que tant misaient sur ton nom, et sur ton parti, quelque chose se serait produit de significatif. Mais non, rien, ou si peu !

Déjà un signe : Ferry monté en épingle quand, si on regarde bien l’Histoire et la sienne on découvre que bien sûr, l’école publique, bien sûr…
Mais à y regarder de plus près on pourrait voir que l’« éducation » dite nationale n’était que revanche de la bourgeoisie industrielle sur les curés… Et moyen de faire passer la pilule de leur révolution capitaliste. Il leur fallait former leurs élites, faire s’approprier leur culture à un peuple qui n’en avait pas qu’une. Il fallait aplanir un peu la diversité nationale en aidant à s’éteindre, langues, dialectes et coutumes. Il leur fallait de bons petits ouvriers bien soumis à leurs nouveaux maîtres et capables, le cas échéant, celui-ci étant en général dit « de crise », les accoutrer d’uniformes rouges garances, puis bleu horizon, puis vert de gris…
Il fallait que ça marche au pas, à la mine, dans les usines, et sur le front.
Les récalcitrants, les fauteurs de troubles syndicaux, tous, le plus souvent, plutôt artisans qu’ouvriers, donc plus petits bourgeois ayant déjà quelques codes d’accès à la culture qui deviendra ouvrière, on leur envoyait la maréchaussée. Eventuellement on se trouvait quelque guerre, ou quelque déportation pour les faire taire.
Jules Ferry était de ce bord là : celui qui était favorable à toutes les colonisations, avec souverain mépris pour les cultures qui n’étaient pas de la bonne bourgeoisie industrielle, et même les curés y mirent leur grain de sel : le sabre et le goupillon fraternisaient dans les tranchées, et, comme me le disait mon vieux voisin parisien, dans les années 70, tandis que les bleu horizon se faisaient cribler de balles dans les Balkans, les jeunes industriels comptaient leurs deniers dans les casino de Monte-Carlo.
On avait, bien sûr, enseigné que la féodalité avait été vaincue en 1789, mais on ne dira pas qu’une autre peu à peu prenait la place, avec son apothéose au début du XXIème siècle.

C’était donc pas mal choisi de rendre hommage à Jules. Surtout que la plupart de nos concitoyens n’en savent rien de cette histoire là. Ils n’apprennent que la version officielle, sauf qu’on ne leur demande plus de saluer le drapeau au son de l’hymne guerrier, ni de chanter à la gloire du chef de l’Etat (bien que, on a vu ton prédécesseur pas loin de nous la rejouer, celle-là).
Et puis derrière, tu as peut-être cru, avec tes ministres, que, vacances oblige, personne ne verrait qu’au fond, rien n’a changé.
Les Roms sont toujours aussi indésirables aux yeux gouvernementaux, les pauvres ont vite dépensé, en augmentations diverses, ton infime coup de pouce à leur revenu frôlant le seuil de pauvreté, et tu t’apprêtes à faire passer à gauche ce que la droite avait concocté avec l’aide des sbires antidémocratiques européens.

Et moi, je vais tranquillement au marché, je rogne sur tout pour ne pas voir ma banquière rougir de colère devant mes comptes exsangues, et je rencontre des amis désespérés.
La chape de plomb des méthodes politiques stupides n’aura pas tardé à retomber, et déjà les mufles bruns se lèchent les babines dans les nuits  qui s’allongent.
Tu viens discourir, mais rien n'arrive. Bientôt cinq mois d’écoulés sans que rien de palpable ne vienne sous la dent de mes frères de misère.
Et je les croise mes frères, sur la Place de l’Hôtel de Ville et ailleurs, et ils me font part de leur profonde déprime devant les faits : ils ont encore une fois été dupés, trompés, bafoués.
Une fois encore on leur a vendu de la viande avariée et du pain dur, et leur estomac se révulse.
C’est qu’ils ont eu moins de prudence que je n’en ai eu : ils y ont cru quand même, un peu, sans y croire.
Parce que depuis si longtemps on leur dit qu’il suffirait de voter pour que le monde tourne mieux.
Et toujours ils voient bien que rien n’est vrai de cette tricherie, ils sentent bien que c’est d’eux que ça pourrait venir, qu’il n’y a pas de sauveur suprême à attendre. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre.
Comme nous tous, ils sont plongés dans les affres de vivre avec la rancœur du passé, quelques rêves en bandoulière pour l’avenir, mais rien dans le présent qui leur échappe.
Le présent est réservé à un boulot non souhaité, une petite vie étriquée avec un salaire sans commune mesure avec la productivité offerte, et le mal de vivre comme refrain accompagné d’une maigre musique aigre.
Et s’ils ont des enfants, ils voient bien l’impasse : si nous n’avons pas notre place en ce monde, la jeunesse en est exclue pour de bon.
Ils n’auront rien, nos jeunes ; tandis que d’autres auront tout. Et nous voici devant le retour implacable d’un moyen-âge plus noir que le précédent.
Et toi, président élu avec un soupçon d’espérance, tu nous ferme la porte au nez et tu continues sans vergogne l’œuvre entamée par les pires autres que nous ayons connu, sans un signe de reconnaissance pour ceux qui t’ont porté à la magistrature suprême.

Comme je vous comprends, amis, de déprimer. Et je ne sais que vous inviter à regarder le ciel, lever les yeux, ne pas vous laisser engluer par les charmeurs de serpents.
Je vous invite à regarder ce qui reste de beauté sur cette terre à préserver, sur ce que des hommes et des femmes savent bâtir chaque jour, qui est porteur d’espérances inouïes.
Il n’y a rien à attendre, et plus le temps non plus : c’est chaque jour, chaque heure que nous avons à construire, pour saper le moral de ceux qui nous trompent, sans délais, le monde dont nous avons besoin.
En ce sens, la tâche est immense, et nous ne serons jamais assez nombreux. Encore faut-il nous convaincre que tout dépend de nous et de personne d’autre.

Xavier Lainé
15 septembre 2012



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Qui que vous soyez, vous êtes le bienvenu, avec vos idées, vos commentaires dont je vous demande qu'ils respectent quelques notions de bienséances, et qu'ils ne fassent jamais l'apologie du racisme ou de la xénophobie. A tout hasard, vos commentaires sont modérés. Il vous faudra attendre avec patience leur modération pour les voir apparaître au bas de chaque article. Merci de votre compréhension