samedi 22 décembre 2012

Poïésis 22 – C’est blessure dangereuse




Je vous dis, moi, qu’il n’est pas de travailleur si pauvre, dans les campagnes et dans les villes, qui ne soit intéressé à la prospérité du pays, qui ne souffre des erreurs commises et qui n’ait droit, par conséquent, à se faire entendre.
Jean Jaurès



Réfléchir 1 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


à François Hollande, encore et toujours

C’est blessure dangereuse que tu nous infliges. Car elle nous touche dans nos convictions profondes et tend à affirmer toujours plus notre impuissance.

Il y en eut tant de ces plaies ouvertes et jamais refermées. Tant de vents mauvais sur nos espérances assez folles pour se croire possibles.
Toujours, toi et tes pareils (en cela qu’importe votre bord), nous avez appris à ne plus rien attendre de vous, puisque vos promesses sont toujours vaines, juste bonnes à nous tromper, puisque nous ne sommes pas en mesure de tourner le dos à cet Etat sur lequel vous régnez.

Et vous en profitez, bougres que vous êtes. Vous y avez mis le temps, mais nous voilà dépourvus de toute initiative. Pour nombre d’entre nous, même, vous avez lentement distillé le poison de l’impuissance.
Impuissance à nous penser en ce monde qui vous dirigez droit vers l’abîme ; impuissance à penser même un autre monde dans lequel nous serions cheville ouvrière de notre avenir.
Vous vous êtes rendus omnipotents, omniscients, omniprésents par le pouvoir qu’exercent médias à la solde de vos soutiens et qui ne parlent que de vous, jamais de nous.
Ou quand ils nous regardent, vos yeux journalistiques, c’est toujours pour nous trouver bien impudents de réclamer encore quelque dû où vous ne voyez que charges à passer en pertes et profits.

Mais sans doute est-ce un jeu pour vous autres. Du confort qui est le vôtre que pourriez-vous encore savoir de notre éternelle tension de vivre ?
Rien, puisque depuis si longtemps (peut-être même depuis toujours) nous ne vivons dans le même monde.
Le vôtre est tissé de ces petites combines quotidiennes pour se maintenir, au pouvoir, au sommet, dans les salons des puissants. Petits compromis, basses complicités pour que le monde, le vôtre, reste ce qu’il est.
Que pouvez-vous bien avoir à faire de ce qu’est le nôtre ?

Pourtant vous avez les mêmes chiffres, les mêmes informations, sinon que, sans doute vous en avez plus que nous.
Puisque, pour nous, être informé est presque un travail quotidien qui nécessite de déjouer tous les pièges des informations formatées que vous souhaitez nous délivrer, avec un soin méticuleux pour détourner notre attention des questions essentielles.

Une de ces questions que je ne crois pas être le seul à me poser est finalement assez simple : de quoi avons-nous besoin, au XXIème siècle, pour grandir ne serait-ce qu’un peu dans notre humanité ?
De vos bombes dont vous prétendez avec aplomb qu’elles seraient les garantes de notre sécurité ? Mais nous sommes bien obligés de constater qu’il n’en est rien et que jamais le monde n’avait été aussi peu sûr.
De vos profits tirés d’un marché que vous prétendez libre ? Mais nous sommes bien obligés de découvrir que, désormais, rien de ce que nous gagnons ne nous permet de maintenir notre strict minimum sans nous endetter un peu plus, renforçant par là-même vos profits. Nous sommes bien obligés de voir que notre précarité dont vous faites un dogme est une prison à ciel ouvert, dont les barreaux sont subtilement posés à l’intérieur de nous-mêmes !
De votre consommation, vos cinq fruits et légumes par jour, vos cadeaux rutilants dégorgeant à grand frais de lumières de vos merveilleuses vitrines ? Mais nous savons que bourse plate ne permet aucun accès à cette gabegie étalée en symbole de votre système !
Alors ?
Mais que vous apprend-on à HEC, Science-Po, ENA, ENS et autres grandes écoles dont on nous dit qu’elles forment les élites républicaines dont notre pays a besoin.
A quoi peut bien nous servir un Etat qui affirme par votre bouche un tel aveu d’impuissance devant l’incivilité des nantis ?

Les naïfs auraient pu croire qu’une pseudo gauche pourrait pallier aux petits bobos d’un monde agonisant, poser quelque emplâtre sur la jambe de bois gangrenée d’un système dont la règle est d’exclure.
Et nombreux sont encore ceux qui s’imaginent que quelque chose pourrait venir de votre impuissance feinte, qui camouffle si mal une volonté de faire durer une civilisation inique encore un peu, le temps d’amasser plus de monnaie, en des coffres planqués sur quelque île paradisiaque.

Comme tu le sais le paradis est un lieu sélectif, réservé à l’élite qui en détient les clefs.
Nous avions, même sans illusions, imaginé que tu en distribuerais au moins quelques unes à ceux sur qui la porte se referme toujours en leur coinçant les doigts.
Mais non, tu vois, voilà où mène encore notre naïveté, non content de la claquer sur les moignons rongés par le froid, tu nous la fermes au nez.
Mesures-tu qu’elle risque, par ta malveillance, de demeurer ensuite fermée très longtemps ?
Car ceux qui guettent dans l’ombre ont en main les clefs de l’enfer où nous enfermer, de peur que nous salissions les moquettes de leur paradis d’argent.

Détrompes-toi : nous ne les envions pas, tes petits copains qui cotisent et émargent à toutes les bourses, non, nous aurions même tendance à les plaindre, car, sans s’en douter peut-être, ils sont la lie de toute humanité.
Leurs rêves de possession sont immenses, certes, et ils sont créatifs en diable, capables d’inventer toutes sortes d’objets et de produits capables de nous soumettre un peu plus à leurs grossiers appétits.
Nous aussi, mais tu sembles l’ignorer, nous avons des capacités créatives inouïes, ne serait-ce que pour ne pas crever du monde que toi et tes semblables vous nous imposez.
Ce que nous pouvions admettre de tes prédécesseurs, nous le digérons mal venant de ta part.
Car ton discours était aux antipodes de ton action.

C’est Noël, l’année touche à sa fin. Nous avions, mine de rien, misé sur un changement, ne serait-ce que par quelques actes symboliques forts. Tu viendras sans doute, à grands jeux télévisuels, nous enfumer un peu de ta langue de bois, nous expliquer que tu ne fais pas ce que tu veux. Il s’en trouvera peut-être pour gober encore tes sornettes, mais il y en aura d’autres que celles-ci vont détourner pour longtemps de toute idée de progrès humain (car tu vois, mais il faudra que j’y revienne, il n’est pas de progrès que de croissance, celui de la connaissance et de la culture, compte peut-être encore plus).
Et puis nous serons quelques uns à regarder s’éteindre les lumières, à porter main secourable à ces hommes et ces femmes, Rroms ou pas, qui ont tant besoin d’un peu de notre chaleur humaine, comme nous n’avons jamais cessé de le faire. Simplement, il fut un temps où toi et les tiens, vous fûtes à nos côtés, mais par un étrange revirement, nous nous trouvons face à face.

Et puisque c’est Noël, je ne résiste pas, je t’offre, à toi, à ton gouvernement, à tes députés, à ton parti ces quelques mots tirés de « La république et les ouvriers », de Jean Jaurès (Œuvres complètes volume I) : « Tout homme est essentiellement l’égal des autres hommes ; il n’en est point que la nature ait marqué d’un signe d’infériorité et de déchéance ; la demeure la plus humble abrite parfois un grand esprit et un noble cœur ; le berceau le plus pauvre contient peut-être une âme qui sera grande. Même quand une intelligence est inférieure à une autre, la plus forte n’a pas le droit d’opprimer la plus faible et de se substituer à elle : elle n’a qu’un droit qui est de l’éclairer si elle le peut, et de la conduire par la persuasion ; et en tout cas elle doit la respecter jusque dans ses erreurs, parce que si le bien de l’intelligence est la vérité, un bien plus haut encore, c’est l’indépendance, et qu’il vaut mieux une intelligence qui se trompe parce qu’elle est demeurée libre, qu’une intelligence violemment soumise à la vérité. Dès lors, plus de tyrannie : et une seule autorité, celle de la loi consentie par tous. Plus de privilèges : mais l’égalité des droits et des charges, plus de castes, plus de barrières artificielles, plus de séparations factices : mais une seule et grande nation faisant place à chacun selon son travail et son mérite, honorant le labeur honnête jusque dans les conditions les plus humbles, pleine de sollicitude pour les petits et les aidant sans cesse à monter sans faire tort aux droits des autres, et les lois complétant et couronnant la justice par la fraternité. »

C’était à Carmaux, le 28 juin 1885. Comme tu peux le méditer, il semblerait que le progrès dont tu affubles tes discours ne se soit fait qu’à reculons, ou, au mieux, ne soit qu’un statu quo dont les réactionnaires d’hier, les fossoyeurs de la démocratie seront prompts à se saisir, si nous devions poursuivre sur la pente que ton impuissance et ton inaction à établir ce pourquoi nous t’avons élu ont gentiment savonné.

Xavier Lainé
19 décembre 2012





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