vendredi 27 juillet 2012

Poïésis 17 – Un cri, juste un cri



Le virus qui atteint les hommes dans ce qui avait donné ses meilleurs chances à l’espèce, son intelligence, se propage en épidémie.
Les terrifiantes activités de ceux qui sont atteints par ce virus rappellent celles des organismes qui s’entredévorent dans les «écosystèmes», sauf que les déséquilibres qu’ils déclenchent ne se rééquilibrent jamais.
Catherine Claude


Démon d’Orient – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Mais regardez-les donc, ces véreux, ces bouffis,  ces gavés de finance. Regardez-les et surtout écoutez-les.
Voyez donc le bastringue qu’ils nous mènent, ces éternels insatisfaits de la bourse, ces bactéries coprophages de la finance, ces ex ministres arrogants et cupides.
Voyez en quel train ils mènent les débats.
Non content d’avoir usé du pouvoir depuis cinq ans (que dis-je cinq ans !), mains trempées au bénitier des finances publiques, non content d’avoir souillé, trainé dans la boue de leurs nauséabondes idées ce qui nous restait de dignité républicaine et de sens citoyen, non content d’avoir insinué en tous les esprits la discorde et la peur, les voilà qui, véhéments conspuent tout ce qui est à leur portée.
Qu’une ministre vive comme tout un chacun et vienne en jean au palais de l’Elysée, et les voilà chagrin. Que la même vienne en robe de son choix devant l’hémicycle des bas-mâles, les voici qui font des gorges chaudes.
Racistes ils sont jusqu’à la moelle, sexistes et xénophobes, immondes individus indignes de siéger où une partie des français, hélas, encore, les a placés.
Ils ne savent de la politique que la soif du pouvoir, la trahison et le secret. Et pour protéger leurs exactions, la stigmatisation de l’Autre, cet éternel étranger soupçonné de porter atteinte à notre sang.
Ils ne savent que surfer sur la vague des peurs ancestrales, érigent sans honte la violence en méthode politique.
Et il n’est pas plus de protestations ?

Mais où sont donc passés les Victor Hugo, Emile Zola, André Malraux, Albert Camus ?
Au secours mais revenez donc nous prêter main forte avant que les digues ne cèdent sous les coups de boutoir rageur de cette engeance stupide, cupide et arrogante.
Viendra-t-on m’accuser de mêler nos illustres à mon vitriol matinal ?

On ne peut plus en ce pays, parler d’histoire, souligner quelques incohérences de propos sans être immédiatement accusé de remettre en cause les responsabilités lourdes de notre pays dans le carnage du XXème siècle, sans qu’aussitôt on puisse être taxé d’une sorte de révisionnisme quand eux, à longueur de médias aux mains de leurs copains, dévient toute idée de la route qui pourrait être empruntée pour falsifier, enfoncer, corrompre.
Ils sont le bras armés d’autres dont on feint d’ignorer visages et identités, qui sévissent dans l’ombre, en des commissions européennes, en des banques mafieuses. Leurs divisions blindées sont en chacun de nous, usant et abusant de leurs mensonges pour mieux nous dresser les uns contre les autres.

Qu’ils n’aient pas digéré qu’une frange infime de leur pouvoir totalitaire puisse leur échapper, je ne peux le leur reprocher.
Mais assez !
Assez de vos proses, de vos visages de faux démocrates, de vos attitudes mielleuses pour mieux faire passer l’abjection de vos discours.
Regardez leurs émules, placés aux postes clés de la démocratie et de l’économie, et qui persistent à appliquer la violence des mesures prises depuis si longtemps quand tous nous aspirons à autre chose. Ici on persiste à expulser Rroms et autres étrangers, ailleurs on continue à interdire mendicité, musiques dans les rues, on applique en sournoises administrations de stupides «référentiels» pour refuser encore et toujours l’humaine solidarité.

Leur solidarité va à leurs soupirants : ceux toujours plus riches qui crèveront les coffres pleins sans un regard pour les victimes de la guerre qu’ils auront provoquée et qu’ils mènent.
Car c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, sinon que les armes en sont changées et les mines antipersonnelles introduites au terreau de nos propres cerveaux.
Leurs victimes, comme eux, ont des visages : peuples torturés en tous lieux de ce monde, enfants et femmes violés, pays réduits à la famine, misère étendue à toute la planète : saurions-nous dresser la liste noire des crimes commis au nom de leurs grossiers appétits ?

Ce que Vichy fit, ils en poursuivent l’ouvrage avec d’autres moyens mais avec les mêmes discours, mieux habillés certes, et avec la certitude de parvenir à briser toutes les espérances, à force de rendre toute action inopérante face à leurs stratégies prétendues sans visages.
Ils ne sont que la continuation des sombres besognes entreprises au début du siècle précédent, qui ne venaient pas elles-mêmes de nulle part, puisant au puits de cet instinct meurtrier que les hommes développent dès lors qu’ils possèdent ou y prétendent ne serait-ce qu’un fragment de notre véhicule commun, la terre.
Leur arrogance puise aux sources de la violence que l’argent met au cœur des humains dès lors qu’il n’est plus monnaie d’échange, mais outil d’asservissement.
Ils sont là, voyez-les et entendez-les, ils souillent tout de leurs idées noires. Ils persistent et signent : ce qu’ils veulent, c’est la mise à sac de toute les valeurs communes que l’art et la philosophie nous ont offertes depuis nos origines. Il leur faut de la marchandise, toujours plus, jusqu’à en vomir leurs velléités indigestes.

Je regarde et me déclare surpris : qu’attendons-nous pour protester, clamer que nous ne voulons plus de leurs discours de haine et de domination ?
Que le gouvernement gouverne comme il peut compte-tenu de l’héritage exécrable ne justifie à mes yeux aucun de nos silences.
Et si ici, j’ai pu me laisser aller à porter quelques critiques, c’était comme aiguillon contre ces vieux fantômes qui ne demandent qu’à proliférer.
Et le silence injustifiable  des poètes officiels, des philosophes estampillés, à la rare exception de quelques-uns, occupés à pérorer sur les scènes subventionnées des festivals de l’été, me semble lourd d’une complicité suicidaire.

Devant l’histoire, serons-nous jugés pour n’avoir pas attiré l’attention assez sur les ombres portées par nos silences ?
Quelle est ma responsabilité de penseur non officiel, de créateur, d’écrivain (même non reconnu) ?
De quels mots dois-je faire usage pour éveiller les consciences à ce qui se trame et se concrétise en crimes dont le révisionnisme ambiant, tout en condamnant les actes du passé, tait l’évidence ?

Je ne sais pas, ne sais plus, sinon que l’ambiance exécrable lentement et savamment tissée depuis des années (depuis les années soixante dix, quatre vingt ?) rend l’atmosphère de ce pays à couper au couteau : il est palpable ce mur qui sépare les citoyens, qui les rend méfiant entre eux, en proie à des avidités, des concurrences sans avenir.
Il est visible que cette compétition qui dresse les uns contre les autres, au sein de notre propre pays comme vis-à-vis de la communauté internationale nous mène vers une impasse.
Où nous devrions nous serrer les coudes, inventer les solidarités concrètes et quotidiennes, locales, sans attendre que nous vienne de je ne sais quel économiste ou ministre les solutions à nos difficultés, nous passons notre temps à nous suspecter, nous déchirer becs et ongles pour un jour pleurer sur les décombres de ces illusoires possessions, nourries de crédits achetés à grand prix aux seigneurs de cette féodalité bancaire contemporaine.

Las de houspiller le silence pesant, serait-il seulement possible d’envisager un cri, juste un cri qui rassemble et nous mette en mouvement ?

Xavier Lainé
Manosque, 25 juillet 2012


samedi 21 juillet 2012

Poïésis 16 – Il y a morale et morales




Il existe de toute évidence une angoisse générale à l’idée d’un changement radical de la société qui pourrait transformer fondamentalement le mode de vie traditionnel et miner la vieille morale puritaine, ses aliénations séculaires. Des siècles durant on a inculqué aux gens qu’une vie de tourments et d’oppressions était le lot inéluctable de l’homme, conforme à la volonté divine. La soumission à un appareil de production toujours plus étendu fut considérée comme la condition nécessaire du progrès.

Herbert Marcuse


Passants 2 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Je ne voudrais pas paraître injuste à ne faire que critiquer tes positions, chercher la petite bête comme si je voulais miner tes efforts.
Je voudrais que tu me pardonnes de jouer ce rôle ingrat de la mouche du coche. Mais c’est que je crains que, si l’attelage ne va pas assez vite, les véritables détenteurs du pouvoir, ceux qui tiennent de mains de maîtres les rênes de l’économie nationale et participent, comme les frères Peugeot, de ce saccage orchestré du monde, ne te prennent de vitesse et nous avec, semant ainsi assez de troubles pour que l’électeur, dont on sait l’extrême volatilité en l’absence de véritable apprentissage d’une pensée politique, ne se retourne vers de ternes bras, au risque du suicide.
Tu le sais d’ailleurs pour avoir fait l’expérience de l’opposition tant d’années : il n’est pas de véritable démocratie si le propos ne peut être libre de se dire.

Alors, une fois n’est pas coutume, je dois t’avouer que je suis ravi. Ravi des cris d’orfraie que crient les sortants, lorsque, enfin, tu abroges leurs lois iniques, ravi de voir les frères cités plus haut s’offusquer d’être aussi maltraités quand ils soignent si bien leurs profits en jetant 8000 de leurs ouvriers au panier de misère qui devient pléthorique, ravi de cette longue plainte des riches qui devront mettre, juste un peu, la main au portefeuille pour participer à notre vie collective, un peu, un tout petit peu, compte tenu des sommes colossales engrangées depuis cinq ans.

Je suis ravi mais je me pose la question de la morale, puisque tu viens de créer une commission ad hoc, réunissant, entre autres, quelques spécimens politiques qui en savent un rayon, concernant la morale qui sévit en votre monde.
Je dis « votre monde » car, vois-tu, j’en ai eu quelques bribes d’expérience de ce monde là, il y a quelques années, justement d’ailleurs sous la férule de ton illustre prédécesseur, de gauche, lui aussi. J’ai vu de près en quelles compromissions l’obtention d’une parcelle de pouvoir pouvait mener des êtres à priori comme les autres. J’ai payé le prix fort, à l’époque, en terme de vie professionnelle et familiale pour n’avoir pas voulu transiger. Et j’en paie toujours les pots cassés puisque ce pan de l’histoire de cette République est soigneusement occulté. Mais bon, on nous redécouvrira un jour, sans doute, et on jettera sur nos dépouilles depuis longtemps refroidies quelques fleurs en terme de regrets compassés. Et je dois avouer que cette perspective me fait marrer d’avance.

Mais c’est de morale que je voudrais parler, puisque le sujet est mis sur le tapis.

Tu n’es pas sans ignorer que la morale, ça va, et puis ça vient. C’est une notion assez aléatoire pour qu’à certaines époques on en soit même venu à considérer qu’il était, au fond, assez moral de torturer des gens pour qu’ils abjurent leurs croyances jugées impies[1], pour qu’en d’autres lieux (et pas forcément en des temps si reculés),  on décide d’une « solution finale »[2] pour ce débarrasser de ces juifs si différents, de ces Rroms si encombrants, de ces communistes si dérangeants, de ces tibétains arriérés[3], de ces Tutsis[4] qui n’avaient rien demandés à personne…
Comme tu le vois, la liste est longue…
Y a-t-il donc une morale en ce monde ? Et s’il en est une de quoi dépend-elle et de quelle couleur faut-il la conjuguer.
Je ne reviendrai pas sur la composition de ta commission, mais quand même : Roselyne Bachelot ! N’avais-tu donc personne d’autres à introniser pour parler de morale politique ? Le scandale du trop fameux virus H1N1 et du vaccin fabriqué à la hâte et acheté sans discussion pour le plus grand bénéfice des sociétés pharmaceutiques dont on sait le louable souci du bien-être de leurs actionnaires, ça ne te dit rien ?

Non, je ne m’étendrai pas sur ce sujet épineux, d’autant que m’étendre sur Roselyne, heu…

Trêve de plaisanterie. Je sens qu’à nommer ainsi quelques brebis galeuses, je vais m’attraper les foudres cosmiques du gratin moraliste.
Car la morale, vois-tu, c’est un peu comme le caméléon, ça prend la couleur de ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, et tous les régimes totalitaires s’en sont toujours (et continueront ainsi) réclamés.
La morale, nous en avons tous une et devons bien ouvrir les yeux pour voir que ce qui nous blesse dans la nôtre, peut très bien paraître très moral pour celui ou celle qui nous blesse.
C’est compliqué, la morale, ça vous file entre les doigts, c’est évanescent, presque indéfinissable ! Mais que de crimes commis en son nom !

C’est comme les normes (mais ça, il me faudra y revenir puisqu’il ne se passe pas de jour sans qu’on nous en impose, des normes).
Pour le moment, je vais tenter d’en rester à mon sujet, et celui-là terni un peu ma satisfaction de départ.

Car la morale en politique, c’est comme l’eau bue dans un pichet culotté de crasse : il est impossible de pouvoir s’imaginer en sortir indemne, sauf à nettoyer le récipient. Tu ne peux pas boire une eau pure à une source située juste en dessous d’une fosse à purin…
Alors, qu’il faille se couler dans le moule de ce qui est pour pouvoir en changer les règles et en nettoyer le contenu, soit, mais ce n’était pas dans ton projet.
Nous étions quelques-uns quand même à penser, pendant cette campagne pas si lointaine, qu’il serait peut-être temps de changer de récipient. Tu as même un de tes illustres ministres qui fut un temps un farouche défenseur de l’idée d’une constituante visant à instituer une VIème République… Mais il est désormais ministre, alors…
Comprends-moi bien François, ce n’est pas pour te critiquer systématiquement, mais parfois, c’est bien utile, un mot, parce que ça dit quelque chose, ça nomme, ça revêt du sens, ça implique un signifiant, un signifié, du symbole…
Alors, lorsque tu invites une commission à siéger à grand frais (sur nos impôts) et à plancher sur un sujet aussi délicat, je ne peux rester de marbre, même si les médias auront déjà appuyé sur la touche suivante de leur télécommande ravageuse et zappé vers d’autres questions bien moins importantes.

Moi, je vais t’en poser une, et même plusieurs, ainsi qu’à ta commission d’ « experts » : est-il possible de moraliser la vie politique lorsque tout dans une constitution est construit pour satisfaire le pouvoir régalien d’une « classe » politique qui, du fait même de ces textes, se constitue en « caste » ? Est-il possible de moraliser le mode de fonctionnement sans toucher aux règles qui conduisent, puisqu’il n’existe pas de véritable contre-pouvoir, à des dérives évidentes, le citoyen étant appelé (comme il le fait d’ailleurs depuis ton arrivée) à rentrer chez lui une fois son petit bulletin déposé dans l’urne, te laissant à toi et à tes compères le pouvoir de tout décider à leur place ?
Je sais. On ne peut pas tout changer en deux coups de cuiller à pot. Et j’entends d’ici les propos qui me taxeront d’être un doux rêveur, d’en vouloir trop…
Mais je voudrais faire entendre qu’il s’agit de questions essentielles. Et l’histoire a d’ailleurs déjà abordé cette question : rappelles-toi cette constitution mort-née de 1791 : elle mettait tout élu sous la surveillance directe du peuple, sans doute avec beaucoup de naïveté, mais quand même ! Et elle fut bien vite remplacée par celle de 1792 qui, au nom de la morale républicaine conduisit à l’utilisation exacerbée de l’échafaud.
Tu vois, rien de nouveau donc. Et  nous ne cesserons jamais de nous interroger. Mais si je mets de l’eau propre dans un verre sale quel résultat puis-je obtenir ?

Alors, cette question de la morale est bien plus vaste que le seul domaine du politique : peut-on exiger celle-là des élus dans un système économique à la moralité douteuse, dans la mesure où il offre plus de considération pour celui qui s’enrichit que pour celui qui est exclu ? Et il va sans dire que je mets là un peu de ma propre morale, car, pour les actionnaires du CAC 40 qui hurlent de devoir, le 1er août prochain, verser leur obole aux caisses de l’état, la question ne se pose pas dans les mêmes termes. Toujours cette question de l’eau propre versée dans un verre sale : est-ce le verre qui est sali par l’eau, ou l’eau par le verre ?
Ce serait un vrai débat dont devraient se saisir tous nos médias, grands journaux, chaines de télévision, écoles, collèges, lycées et universités. Non pour édicter cette ligne de morale définitive que je me souviens d’avoir ânonnée en mes temps lointains d’école primaire, mais pour qu’au moins à chaque instant de notre vie quotidienne nous apprenions à nous interroger sur le sens de nos actes.

Bien que certaines formules n’étaient pas dépourvues de bon sens. Je m’en souviens d’une qui m’a toujours guidé, dans toute mes actions : elle disait que ma liberté s’arrêtait où commençait celle de mon voisin… Et je trouve que, depuis trente ans, ma liberté et celle de mes voisins a connu bien des amputations de frontière au profit d’une seule, celle de se faire du fric, sans qu’aucune question morale ne soit jamais posée.

Xavier Lainé
Manosque, 21 juillet 2012


jeudi 19 juillet 2012

Poïésis 15 – La paix à la trappe



Voyez la paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante; se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus. Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on me propose. Paix de vendus! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi : c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison!

René Daumal



Paix 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés




Il me faut sans cesse revenir, et creuser.
Creuser les mots comme un mineur son filon, et attendre le coup de grisou des idées.
Et, à te regarder faire, je t’admire, comme je vous admire tous autant que vous êtes, élus, de savoir jouer votre rôle à la perfection, et sans mettre les pieds dans les plates convenances.

Car il est admis désormais que la bonne gouvernance doit se vivre sans fracture, sans plaies ni bosses.
L’idéal du politique désormais serait d’obtenir le plus large consensus…

On sait combien l’OCDE et ses experts a travaillé sur le sujet, et l’histoire récente du traité européen refusé par les urnes mais reconduit par la bande des élus en est un bien triste illustration.
On sait combien ceux-là ont œuvré à la mise en œuvre d’une stratégie qui vise moins à gouverner qu’à rendre aux riches toujours plus de ce qui ne leur appartient pas en créant assez de désillusion et d’amertume parmi les peuples avec la volonté farouche de couper l’herbe sous les pieds à tout contestation du système.
On sait…
Et si on sait en bas, je ne peux pas croire qu’en haut…

Je te dois un aveu, François (tu me pardonneras sans doute d’user et d’abuser de cette familiarité, mais, comme tu peux t’en douter, je ne pouvais jouer de celle-là avec ton prédécesseur dont je n’ai fait qu’espérer la chute) : je ne suis pas un fervent lecteur d’Agatha Cristie. Elle manque sans doute furieusement à ma culture. J’ai bien deux ou trois livres de ses enquêtes dans ma bibliothèque, mais n’ai point trouvé le temps de les ouvrir.
Je garde simplement cette question, que l’on retrouve d’ailleurs aussi dans Conan Doyle (lui a un peu plus bercé mon adolescence à travers quelques feuilletons télévisés, du temps où la télévision était encore un peu indépendante du marketing) : « Mais à qui donc profite le crime ? »

Et je reviens sur mes pas. Mes yeux voient, mes oreilles entendent. Je ne peux m’empêcher, sans pour autant ne pas chercher à prendre la hauteur nécessaire, de constater, sens en éveil que quelque chose ne fonctionne pas. Et qui si tant de haine, tant de conflits stupides en lieu de ceux, salutaires, qui nous engageraient dans la construction du monde, apparaissent, et que depuis plus de trente années, qui que vous soyez, élus, cette gangrène a continué à s’accroitre, à gagner toutes les sphères de la société, c’est bien que quelque, part, quelqu’un tire profit du crime.
Je vois passer tant de thèses sur les grands complots que, spontanément, mon esprit les rejette. Je ne suis donc pas de cette espèce qui monterait en épingle un catastrophisme plus nocif que le mal dont nous sommes atteints.
Mais je ne peux m’empêcher de regarder le raidissement de notre civilisation comme le signe avant-coureur d’une mort annoncée, et la hargne à maintenir peuples de toutes générations et de tous pays dans l’ignorance de ce qui est, après tout leur affaire, comme le paravent permettant aux profiteurs de continuer à satisfaire leurs grossiers appétits.

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que toi et tes semblables vous le fassiez exprès, non. Je crois que vous êtes, comme moi, comme nous, des jouets entre les mains de ces fabricants de pensées toutes faites, de technologies absolues qui visent à nous convaincre dans notre asservissement.
Nous sommes, au même titre que leurs productions abusives, côtés dans leurs bourses, et les cadavres passés en profits et pertes.
Mais tu vois, quand au détour d’un défilé, et après avoir parlé sur un ton péremptoire de rigueur, tu confirmes l’engagement de notre pays dans l’escalade des armes nucléaires, je vois un signal fort de contradiction qui ne saurait me rassurer quand à la suite de l’aventure.
Nous voyons bien toute l’illusion semée quant à la possession de ces « armes de destruction massive ».
Nous savons tous le danger qu’elles représentent quant à notre capacité à détruire une fois pour toutes notre présence sur cette terre, et que leur dispersion, logique (de quel droit irions-nous interdire à des pays indépendants de s’en munir quand nous-mêmes les menaçons), vient confirmer.
Nous savons les sommes colossales engagées dans cette perspective suicidaire et combien leur simple réduction (qui serait un signal fort pour les générations futures) permettrait de libérer de fonds qui seraient utiles pour l’éducation, la culture, le combat contre la faim et la misère…
Nous savons. Ne le sais-tu pas, toi aussi ?
Alors pourquoi cet acharnement à poursuivre dans une voie sans issue ni secours possible ?
A qui profite ce crime à venir ?

Y aurait-il un seul argument qui justifierait que nous devions nous restreindre sur tout tandis que les marchands d’armes, les industriels engagés dans cette folle course engrangeraient toujours plus sur la mort annoncé de notre monde ?
Imagines-tu un seul instant qu’à l’heure où, malheureusement pour ceux comme toi qui prétendent détenir un pouvoir, les informations circulent, répandant un savoir dont nos écoles, nos universités ont depuis longtemps comme vocation d’organiser l’éclipse, que nous soyons si peu nombreux à te regarder tenir de tels propos sans immédiatement saisir tout ce qu’ils comportent de folie qui nous engage tous ?

C’est malheureux, tu vois, mais, comme dans la vie les premiers contacts affectifs, dans ton rôle, les premiers pas comptent, et peuvent être les germes de quelque chose de pire que tout ce que nous avons déjà vu.

Et te voilà ayant encore loupé un symbole fort qui aurait été à l’honneur de notre pays : tourner le dos à la haine du monde et semer quelques graines de paix.
Il me reste à espérer que tu sauras te récupérer, puisque tu disposes de cinq ans pour passer un oral de rattrapage.

Xavier Lainé
Manosque, 18 juillet 2012



mardi 17 juillet 2012

Poïésis 14 – Générosité de la culture




« Que l’on envisage une culture très simple ou très primitive, ou bien au contraire une culture complexe très évoluée, on a affaire à un vaste appareil, pour une part matériel, pour une part humain, et pour une autre encore spirituel, qui permet à l’homme d’affronter les problèmes concrets et précis qui se posent à lui. »
Bronislaw Malinowski



 Big brother – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Je ne te cacherai pas que je préfère te voir à Avignon plutôt que sur le yacht de Bolloré ou sur les rives de Wolfeboro.
Je ne te cache pas non plus ma satisfaction de voir un geste poindre en direction de ceux qui, depuis des années ont dû apprendre à résister tant que faire se pouvait contre le rouleau compresseur d’un libéralisme fascisant.
Je ne te cache pas…

Je ne te caches pas aimer te voir, sans les tambours et trompettes autoritaires de ton prédécesseur, te munir d’un sauf-conduit au bureau du off pour enfiler la veste du in, non sans côtoyer la foule bigarrée d’un festival devenu le « marché » du théâtre.

Mais je ne résisterai pas non plus à te faire remarquer cette emprise qui est le signe de quelque chose sur le plan culturel, du mot marché jusque dans le domaine de l’art.
Or qu’y a-t-il de moins commercial que cette chose qui nous distingue en tant qu’humains et qui se nomme culture ?

Qu’on m’entende bien : je ne prônerai pas ici cet abus qui consiste, un peu partout et au nom de la gratuité, à spolier les artistes, quels qu’ils soient, de leur droit à vivre de leur art. J’entends seulement établir une certaine distinction entre ce qui relève d’un travail artistique et culturel et ce qui relève d’une culture entendue comme cette petite flamme que nous possédons tous, parfois sans le vouloir mais qui fait que nous sommes en mesure de nous penser en ce monde, et de le penser, d’une certaine manière (y compris d’une manière qui pourrait me heurter dans mon intelligence des choses).

Or l’état misérable dans lequel l’art (qui devrait être le premier budget de l’Etat, bien avant les canons, les soldats ou les munitions) a été tenu depuis toujours (y compris malgré les rodomontades très égocentriques qui se sont saisies des années Jack Lang), ont fait qu’une minorité d’artistes sont en mesure de vivre de leur travail, et parmi ceux-là, avec une priorité à ce qui relève d’une culture du spectacle non comme l’expression d’une réflexion sur le monde tel qu’il se présente, mais dans un but très éphémère d’amuser un public captivé par ailleurs par sa juste préoccupation de survivre.

Nous ne cessons, notre vie durant de devenir artistes de nos vies. Il faut bien constater que rien dans cette société n’est fait pour que tous accèdent à ce petit bonheur là. Vivre est un art, où certains, par leurs prédispositions vont savoir développer certaines caractéristiques de ce domaine pour le plus grand ravissement et provocation à se penser d’une majorité qui n’a pas toujours trouvé son mode et lieu d’expression.

Penser la culture dans la société ne se raisonne pas, à mon humble avis, qu’en terme de subventions vers telle ou telle expression artistique, mais bien dans un rapport global que chacun entretient avec sa propre expérience de vivre.
Penser la culture ne peut simplement se réduire à l’action (cependant nécessaire) pour diffuser les œuvres des créateurs. Car sur quels critères pourras-tu miser pour offrir à tel ou tel la chance de voir son œuvre diffusée et donc l’assurance de vivre tandis que d’autres… Sur ton droit régalien à soutenir untel plutôt qu’untel ?

Non, le problème de la démocratie culturelle doit être renversé, et renverser avec ce qui a fait de la culture un produit comme un autre, que les marchés vont s’arracher ou rejeter, au gré de leurs caprices.
Il est une culture fondamentale qui fait de chacun d’entre nous un créateur et dont nous devrions pouvoir apprendre à connaître les contours, afin de choisir en connaissance de cause de nous développer en ce sens, ou en un autre, tout aussi respectable.
Contrairement au discours ambiant (et que tu reprends, mais qui est aussi repris par tous ceux qui, à gauche de ton échiquier se réclament d’une certaine culture), il n’y a pas de créateurs qui auraient droit au-dessus du panier tandis que le peuple en serait réduit à un rôle de consommateur.
Nous sommes tous des acteurs de la culture et avons besoin d’outils pour naviguer sur cet océan dont l’humanité s’est trouvée porteuse depuis ses origines. Que la société cherche à enfoncer le clou des inégalités, rien de plus normal, au fond, puisque sa vocation est de maintenir des inégalités.
Mais sommes-nous obligés de maintenir ce cap ?

Qu’on me pardonne de livrer ma réflexion, brut de décoffrage et sans prendre la peine ni le temps de citer des sources, d’aller chercher dans mon immense bibliothèque les auteurs ayant déjà réfléchi à ce sujet.
Qu’on me pardonne peut-être mon manque de rigueur «universitaire», mais je n’en suis pas issu. Et comme tant d’autres je ne peux que voguer sur la houle de mes réflexions, sans bornes, sans bouées, libre d’avoir assimilé mes lectures au point de ne plus savoir ce qui m’appartient de celles-ci.

Mais peut-être conviendrait-il de réfléchir aussi à cet immense territoire de la culture autodidacte, tenu en mépris par les doctes et les savants estampillés par le système : notre réflexion serait-elle moins pertinente que celle des experts ?

Xavier Lainé
Manosque, 16/17 juillet 2012


lundi 16 juillet 2012

Poïésis 13 – Je te parle d’en bas



« L’élément populaire «sent», mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l’élément intellectuel «sait», mais ne comprend pas ou surtout ne «sent» pas toujours. Aux deux extrêmes, on trouve donc le pédant et le philistin d’une part, la passion aveugle et le sectarisme d’autre part. Non pas que le pédant ne puisse être passionné, bien au contraire ; le pédantisme passionné est aussi ridicule et dangereux que le sectarisme et la démagogie les plus effrénés. »
Antonio Gramsci


Passants 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Alors tu vois, même si sur le fond je te comprends, et préfère ton discours à celui de cet homme qui te précéda dans tes hautes fonctions et qui nous porta à douter de nous-mêmes, agitant petits bras et minuscules idées en tous sens pour donner l’illusion d’agir, je ne peux te suivre sur le fond.
Car ton discours n’est que du discours.

Tu sais comme moi que les nantis qui ont bouffé à tous les râteliers de la République depuis de si nombreuses années ont suffisamment de moyens pour échapper à toute mesure coercitive à moins qu’elle ne soit prise dans l’urgence et qu’elle sache les surprendre la main dans le sac.
Et ce sont justement ces mesures là qui n’ont pas été prises.

Bien sûr tu peux toujours venir t’expliquer sur ton calendrier chargé, sur toutes ces réunions internationales où il te faut nous représenter et qui te bouffent ton temps et meublent les informations condescendantes de nos médias achetés et vendus.
Bien sûr.

Mais justement, c’est tout l’art de cette « gouvernance » internationale que de donner l’illusion qu’en vous traînant de réunions en colloques il finirait bien par sortir quelque chose du chapeau.
Or il est patent que depuis des années rien ne vient, du moins rien de ce que le peuple qui t’a élu soit en capacité d’attendre et d’espérer. Non, à ce jeu de dupe, il a toujours été plumé, laissé pour compte, bafoué et méprisé.
Tu le sais, non ?
Tu vis dans le même monde que nous, non ?

Tu ne me feras pas croire que c’est moi, petit écrivaillon de très lointaine province, qui vais t’ouvrir les yeux sur la réalité d’un monde désormais taillé, comme il l’a toujours été, pour la grande faveur des plus riches, sur le dos des plus pauvres.

Tu ne me feras pas croire que cette révolution dont nous chantons tous les louanges (bien qu’il ne soit que très rarement fait référence à cet acquis fondamental qui se nomme droits de l’homme et du citoyens, pourtant inscrit au préambule de la constitution que tu as charge de défendre), tu persiste à la croire parfaite : ne vois-tu pas que depuis fort longtemps elle n’a que transféré la féodalité que le peuple avait rejeté, des mains des seigneurs dans celle des bourgeois ? Simplement le servage s’est déplacé : il était dans les champs, il est depuis deux siècles entre les mains d’une poignée de roitelets de l’économie et de l’industrie, qui ont su tirer les marrons du feu.

Tu ne me feras pas croire que ce moule « démocratique » qui t’a porté au pouvoir, tu n’en connais pas les ravages sur des mentalités citoyennes enclines par habitude à se laisser porter par la force des beaux discours : ton illustre prédécesseur avait même écrit un livre à son sujet, « Le coup d’Etat permanent »[1], que bien sûr, il a bien vite oublié une fois installé dans les ors.

Alors, si tu sais tout cela et que tu es du même monde que nous ; si tu es le « président ordinaire » que tu ambitionnes d’être, quelle naïveté te pousse dans les bras de cette agitation mondiale voulue par les grands organismes antidémocratique qui prétendent gérer la planète avec le succès que nous savons. FMI, OCDE, OMC… Qui peut prétendre encore ignorer combien ceux-là, tous nommés par d’occultes décisions s’arrogent droit de vie et de mort sur un nombre croissant d’humains ? Qui ?

Et crois-tu vraiment que mon vote en ta faveur, même s’il ne se berçait d’aucune illusion, aurait été déposé dans l’urne pour que tu ailles obtenir je ne sais quelle grâce de ces affameurs quant il y a tant à faire ici pour changer la nature de l’Etat, lui insuffler un vent d’espoir en agissant contre ceux qui étalent des richesses mal acquises sur le dos d’un peuple de plus en plus accablé, criblé de dettes et perdu entre ses larmes et ses impératifs de survie ?

Je peine à croire que tu ne saches voir que faute d’action immédiate, le doute peu à peu s’installe et que ce doute ne bénéficiera pas aux forces vives mais à celles, occultes, qui ont un mufle hideux et des prétentions inhumaines.

Bien sûr, l’histoire ne se renouvelle jamais à la lettre et ce qui fut ne sera pas à nouveau. Mais quand même, l’histoire devrait nous inviter à réfléchir, à notre petit niveau de citoyens bien ordinaires, mais encore plus à ton niveau (enfin au niveau que nous t’avons confié, car j’espère que tu n’oublies pas déjà que la campagne est bel et bien terminée et que nous t’avons porté où tu voulais aller) !
Bien sûr !

Bien sûr si je lance mon cri, ce n’est pas avec l’illusion que tu viennes demain emboucher mes trompettes pour accoucher de je ne sais quelle révolution. Et je sais aussi qu’une révolution, ça revient toujours à son point de départ.
Non, je ne fais pas partie de ces gens qui attendent tout de toi. Je dirais même qu’à force de mauvais coups, j’aurais plutôt tendance à ne plus rien attendre du tout.
Simplement, de ma petite place en bas de l’échelle sociale, avec ma petite compétence à écrire je tire le signal d’alarme avec sympathie, pour que les plus pauvres, ceux qui sont encore en dessous de ce seuil minimal et vital auquel je peine à me maintenir, ne tombent pas par déception dans de mauvais bras.
Et même s’il fait très beau dans notre midi, je sais que si tel était le cas, nous ne pourrions plus respirer sous le couvercle qui tomberait aussi sur nos jours.
Alors je crie, puisque c’est tout ce que je peux faire, et je rêve que mes mots se dressent en barricade pour empêcher les tempêtes annoncées de rompre les digues de notre humanité si mal en point.

Et je retourne à mes rêves de fraternité et d’égalité : il n’y a que là que ces deux idéaux puissent encore trouver refuge, tant que tu n’auras pas lancé un signe d’abolition des privilèges.

Xavier Lainé
Manosque, 15 juillet 2012

samedi 14 juillet 2012

Poïésis 12 - De rerum colere


La culture, mot et concept, est d'origine romaine. Le mot "culture" dérive de colere - cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver - et renvoie primitivement au commerce de l'homme avec la nature, au sens de culture et d'entretien de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine (...) Il semble que le premier à utiliser le mot pour les choses de l'esprit et de l'intelligence soit Ciceron. Il parle de excolere animum, de cultiver l'esprit, et de cultura animi au sensoù nous parlons aujourd'hui encore d'un esprit cultivé, avec cette différence que nous avons oublié le contenu complètement métaphorique de cet usage.
Hannah Arendt, La crise de la culture



Mouvement de foule 1 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Ne sais ce qui me poussa au silence : est-ce cette vaine attente de gestes forts, de ces petits faits symboliques qui auraient marqué un virage, un soupçon de changement dans la direction des «affaires».
Mais non, je ne sais rien lire d’autre que cette croyance dont tout le monde sait qu’elle est suicidaire, en une « croissance » illusoire : comme si la terre et sa petite atmosphère, dans son minuscule point d’univers pouvait se dilater à l’infini de nos idéologies.
Je ne trouve rien.
Rien à relever qui soit signe d’un parfum moins outrageant pour la pensée, aucun geste significatif de la moindre prise en compte de notre soif.
Comme si le soufflet au fromage s’était refroidi trop vite, et qu’il fut retombé, avant même son dépôt sur la table.
Et puis, après la lumière fugace dans les yeux d’une soirée, bien vite on a repris le même collier, les mêmes yeux tristes, les mêmes épaules courbées sous le joug d’un monde dont il semblerait bien que, quelque soit l’élu, on veuille nous faire croire qu’il serait immuable.

Pourtant de partout monte la plainte et les signaux que nombreuses sont les consciences pour dire que non, rien de tout ce que nous voyons ne peut nous ressembler.
Car ce que nous voyons prend l’allure de ces temps qu’on croyait révolus où la violence et la terreur étaient l’unique voie du pouvoir.
Et si celle-ci, dans notre pays au moins se voile d’un vague gant de velours, nous savons bien que rien n’a vraiment bougé : ce sont les mêmes esprits avides qui lorgnent sur nos vies, rêvent d’un faire un esclavage plus dur, plus âpre, à la hauteur de leurs rapaces besoins de gain.
Nous savons : ils ont des noms, des visages. Nous ne pouvons pas prétendre ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir à quelle catastrophe, sans vouloir faire de catastrophisme, ceux-là, qui émargent aux mêmes profits sont prêts à nous vouer.
Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas.

Mais il s’en trouve encore, et, hélas comme prévu jusqu’au plus haut niveau (et, cette fois-ci avec mon bulletin de vote), pour venir nous seriner qu’il n’y aurait pas d’autre voie, pas d’autre idéal que de gérer loyalement les miettes laissées par les affameurs.
Et, il s’en trouve pour rentrer chez eux avec la conviction qu’il n’y aurait pas d’autre alternative que d’attendre pour voir, de laisser le temps, à ceux qui prétendent nous représenter, d’agir.
Nous savons et voyons qu’à les laisser en faire à leur guise, nous n’aurons que poignard dans le dos, et larmes amères, et sang à pleurer.
Mais le rouleau compresseur d’une culture asservie au commerce a eu le temps de faire son œuvre, depuis la fin des années soixante dix.
Ils avaient eu peur les bougres, de cette jeunesse impérieuse qui avait occupé les rues, un joli mois de mai. Alors, il ont sorti les muselières, et les bâtons, et si leur terreur ne ressemble pas ici à celle qui fut d’usage à Santiago, qui est encore d’usage en de trop nombreux pays (je parle ici de la Chine ou de la Syrie, mais pourrait dresser la liste fastidieuse de ces lieux dans le monde où le mépris de l’humain est une règle gouvernementale), elle relève bien du même défit : user de la peur et de la menace pour abaisser les esprits à la soumission aux dogmes aveuglés.
Les esclaves des crédits révolving et autres CETELEM, faute de gagner nos vies en juste rétribution de nos ouvrages sont comme le bétail : on le fait sortir un moment pour qu’il se régale d’herbe verte, puis on le rentre en de minimales bergeries en lui montrant bien les loups qui rodent autour. Ne reste plus qu’à vivre en tremblant de courir ce risque : si aujourd’hui je dors sous un toit, demain, sur un coup de dé de quelque créancier sans foi ni loi, je peux me retrouver dehors, rejoignant la cohorte des exclus. Alors, je me tais.

Je me tais, ce qui ne veut rien dire quant à la colère et à la honte qui me mine, puisque j’ai conscience de ma déchéance plus ou moins volontaire.
Et quand je me ronge, parfois, il se trouve quelque crabe pour venir m’aider, et de somptueuses molécules pour arrondir les fins de mois des mêmes qui trafiquent ma vie pour en faire une gangrène, avec le secret espoir que ma consommation viendra encore grossir leurs comptes en bourses.
Me voilà esclave, soumis à des règles absurdes édictées avant ma volonté de changement, par des responsables mis en place eux aussi, avant, mais dont la vindicte est à la hauteur de la défaite de leur mentor.
Alors, nous voilà passant à la caisse, avec le clou enfoncé un peu plus dans le crâne, de cette fatalité qui empeste tout geste politique depuis les renoncements de 1983.

C’est un fait culturel : entre le choc et la libre pensée, c’est le premier qui finit par avoir raison, et la pensée par prendre le large.
Certains en viennent à l’idée d’automutilation pour faire entendre leur colère, mais sans doute, leur juste révolte ne mesure-t-elle pas l’usage qui en sera fait par les médias, avides de sensations fortes à livrer en pâture aux esprits en déroute , avec pour résultat l’inverse de l’effet escompté.

Et après, on viendra nous parler, bouche en cul de poule, de ce merveilleux monde libre, mais qui ne connaît de liberté que conditionnée à la grosseur des portefeuilles.
Et comme je l’écrivais ce jour de 14 juillet à Roger Knobelspiess(1) qui voulait sacrifier un doigt de plus pour obtenir un geste de grâce de notre nouveau président, aussi sourd aux symboles que son prédécesseur : « Garde tes doigts pour écrire Roger: ils sont assez nombreux en ce monde, les bourreaux, pour couper les doigts à tous les Victor Jara, sans que tu sois bourreau de toi même, et, regarde, ton exigence est tant partagée qu'il faudra bien qu'elle soit entendue. Ce qui est en marche dépasse les vieux esprits qui prétendent nous gouverner, et ils ne pourront couper aucun doigt à des consciences debout. »

Mais c’est tout un travail que d’apprendre à vivre, dans la pleine conscience de pouvoir le faire debout !

Xavier Lainé
Manosque, 14 juillet 2012