dimanche 23 septembre 2012

Poïésis 19 - Vivre conforme



 Philosopher, c’est quitter un mode de vie pour un autre
Alexandre Jollien

Attendre 1  – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Alors je vais me résoudre à ne pas parler de cette politique honnie mais d’une autre, infiniment plus vraie, qui se décline dans les petits jours doux, dans les âpres convulsions d’un monde qui se noie.
Je parlerai de ce que les hauts placés ne veulent pas voir.
Je parlerai de nos enfants qu’il nous faut détourner d’un chemin que d’autres voudraient leur tracer pour les emmener vers l’impasse.
Je parlerai de ces miroirs aux alouettes où se réfugient l’ombre de ce que nous pourrions être si…

Si seulement nous abandonnions ce jeu de dupes.
Ici on nous encense tous les cinq ans. Et puis une fois voix obtenues, chacun en fait à sa guise.
Le petit bulletin glissé dans l’urne, on passe à autre chose, comme si la vie était ailleurs, comme si une frontière invisible était dressée entre ce qui relève de notre quotidien et ce qui vient d’en haut.
On marche comme des aveugles. Et nous sommes aveuglés.
Nous ne voyons même plus cette cécité volontaire où, d’une main sûre, le pouvoir nous guide dès l’enfance.
En ces lieux qui devraient être ceux d’un partage de savoir, en ces lieux qui devraient nous ouvrir à la curiosité, ce qui est souhaité n’a rien à voir avec un art de vivre.
Non, ce qui est inculqué, en conditionnements progressifs, c’est l’abandon de toute velléité d’être, de penser, de se penser, de tenir le monde entre des mains décidées à y semer leur graine.
Ce n’est qu’une fois cet abandon programmé abouti que tu peux obtenir place en une société dont tu ne détiens rien, sinon le devoir d’apporter ta contribution sanglante à une productivité dont les profits, toujours, t’échappent.

Tu peux même vivre ainsi longtemps, sans même ressentir cette oppression farouche.
Tu peux vaquer à tes petites tâches ménagères, passer ta vie en des bureaux obscurs, sans même savoir exactement quel est ton rôle. Tu peux même avoir capitalisé ta retraite, ou profiter des miettes qu’une répartition agonisante te laisse.
Tu peux même crever seul, dans une maison de retraite qui ponctionnera son dû sur les revenus de tes enfants, de tes petits-enfants, sans vergogne.
Tu peux faire ton marché sans rien voir des mains tendues, de plus en plus nombreuses.
Tu peux même éviter l’Esplanade de la Poste, pompeusement baptisée du nom d’un président prétendu de gauche, pour ne pas y voir les duvets cercueils, alignés sous les coursives d’un palais de justice.
Tu peux vivre dans cette indifférence. Tu peux.

Mais si tu ouvres les yeux, que tu te met à regarder le spectacle hallucinant d’un monde entré en folle course consumériste, exploitant jusqu’à laisser déserts derrière lui, toutes les ressources, toutes les beautés pour ne laisser que visages et paysages ravinés, ruinés d’alcool et de fumées, réduits à l’ombre de ce que pourrait être encore la terre et l’humain qui y naquît.
Te voilà en proie à la nausée.

Si tu as la chance de pouvoir te retirer un peu, prendre de la hauteur, te laisser bercer du bruit d’un torrent, et que tu redescends, tu auras immanquablement ce sentiment d’oppression, cet étouffement qui te coupe tout plaisir à vivre en la compagnie de tes semblables.
Tu ne pourras comprendre comment des humains peuvent en arriver à ce suicide collectif sans même un petit rictus, un petit froncement de sourcil.
Tu regarderas atterré le flot avide dans des rayons de supermarché, se livrer à la faim compulsive de produits contenant leur propre condamnation.

Y aurait-il quelque chose à comprendre, d’ailleurs ?

Tu iras faire ton Chi-gong, ton Taïchi, ton yoga ou ta méditation, tu pratiqueras la respiration zen, cherchera dans tes mouvements l’art subtil de sauver ta peau. Car nous en sommes là : ta conscience ouverte au délire du monde, chacun veut sauver ce qu’il peut sauver, sans voir qu’en ce sauvetage même, il contribue encore à l’œuvre de destruction massive.

L’autre, élu, viendra te seriner l’inéluctable tendance de l’économie à maintenir les pauvres en état de pauvreté et les riches en leur état de richesse.
Il te dira même que ce fut toujours comme ça.
Il n’y peut rien, le bougre. Il fait un effort et te le montre : il revient de vacances par le TGV, comme toi. Il est le président ordinaire que tu as voulu. Rien à voir avec le clinquant et le kitch de son prédécesseur.
Mais tout n’est qu’habit. Et chacun sait qu’il ne fait pas le moine. Et pourtant chacun se laisse abuser par la défroque débonnaire.
Chacun croit peut-être qu’il sera le paratonnerre qui le protègera des orages à venir.

Or ce qui se trame de fil en aiguille, dans les mauvaises nouvelles du monde, semble prémisses d’un orage plus violent que tous ceux déjà connus, mais, avec la bénédiction médiatique franco-française, dont on sait qu’elle ne brille résolument pas par son indépendance, on ne vous en dira rien, et, la conscience éteinte à grands coups d’anxiolytiques, nul ne voit la guerre dans laquelle, déjà, ceux qui détiennent les rênes, nous ont jeté.

De quoi déprimer, c’est sûr, ici, plus qu’ailleurs. Car, lorsque j’ouvre ce qui se prétend être un journal local, mais qui n’en est que l’ombre, j’observe cette complaisance à ne démontrer que l’absurde violence, les cyniques obscénités pour ne jamais parler de ce qui monte pourtant et qui aurait parfum d’humanité.
Comme si cette presse odieuse mettait un point d’honneur à ne parler que de ce qui avilit l’homme, chaque jour.
Et les conversations entendues abondent dans le même sens, comme en ricochet de cette feuille de choux obscène.

Je reprends ma route : j’observe la jeunesse qui suit comme un cours d’eau le boulevard de Temps Perdu. Cigarettes à la main, les filles avancent, draguent un peu ou se laissent faire, d’autres déjà y vont bras dessus bras dessous, vite un dernier baiser avant d’entrer au lycée.
Petites minettes et grands mecs, tous fringués de marques rutilantes, arborant iPhone en musiques uniformes. Parfois ils ou elles font hurler moteurs de bagnoles neuves. Il faut montrer qu’on est bon consommateur.
Et nul ne trouvera à y redire. Puisqu’on vous dit qu’il faut vivre conforme.

Con-forme, conforme à la forme, à l’apparence, mais rien pour se situer, savoir qui on est et le rôle qu’on doit jouer puisque nous voici vivants.

Le monde serait-il parvenu à cet aboutissement servile, à cette fausse identité qui fait porter le même jean, boire le même coca, se shooter au Red-bull, se projeter dans une vie sur le fil du rasoir, avec chute sans parachute et même coups de pieds au cul pour accélérer la déchéance, au moindre faux-pas ?

Xavier Lainé
18 septembre 2012


samedi 15 septembre 2012

Poïésis 18 – Hochets médiatiques



Tout être humain se trouve chargé de son existence sauf à devenir inhumain : sauf à inspirer à tout autre homme digne d’un tel nom la honte d’être un homme.
Bernard Stiegler

Regarder passer l’histoire 3 – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés


Je suis resté silencieux, attentif à ce que le temps laissé offre comme perspectives, et je n’ai rien vu venir.
Bien sûr on me dira que la politique est l’affaire des hommes et femmes élus pour ça. C’est tellement entré dans les mœurs, cette façon étroite de penser.
D’ailleurs, demande-t-on au quidam qui marche dans la rue de penser, ou de se penser ? Surtout pas : circulez, vous n’avez rien à voir avec le cirque que nous vous préparons.

J’avais eu quelques réticences à voter pour toi, François. Je dois même t’avouer n’être allé participer à ce simulacre de démocratie que furent vos « primaires » que pour te faire barrage.
Je t’avais vu venir, avec ton petit air naïf, façon Lecanuet des années soixante dix.
J’avais même exposé, ici et là que ta candidature, même validée dans le cadre de vos primaires serait celle des médias, donc de ceux qui en détiennent les rênes.
Et ceux qui en détiennent les rênes, caractéristique propre à notre beau pays « démocratique » sont ceux qui émargent au CAC 40 et n’ont donc aucun intérêt à ce que quoi que ce soit change.
Ce sont eux qui aujourd’hui lavent la cervelle de nos concitoyens à longueur d’antennes, en faisant des handicapés de la pensée.
Et ne parlons pas du rouleau compresseur des écrans qui fait des générations qui se succèdent, des candidats à la consommation passive plus que des adultes responsables.
Je t’avais vu venir, me suis fait un peu houspiller d’émettre de telles pensées en contradictions avec l’air ambiant.
J’ai même admis pouvoir m’être trompé. Après tout, espérer ne peut faire de mal à personne ! Et ça ne coûte pas grand-chose d’espérer !

Alors, j’ai quand même mis un peu d’espoir, histoire de me persuader que je m’étais trompé.
J’ai mis un peu d’espoir sans trop, quand même, pour ne pas tomber de trop haut.
Fin juillet, je crois même avoir un peu pris ta défense, dès fois que…
Faut dire qu’ils en rajoutaient, les autres, les frustrés électoraux, les bouffes merde de tous les pouvoirs, les empiffrés de cinq ans de sordides errements.
On aurait pu croire que, fort des espoirs que tant misaient sur ton nom, et sur ton parti, quelque chose se serait produit de significatif. Mais non, rien, ou si peu !

Déjà un signe : Ferry monté en épingle quand, si on regarde bien l’Histoire et la sienne on découvre que bien sûr, l’école publique, bien sûr…
Mais à y regarder de plus près on pourrait voir que l’« éducation » dite nationale n’était que revanche de la bourgeoisie industrielle sur les curés… Et moyen de faire passer la pilule de leur révolution capitaliste. Il leur fallait former leurs élites, faire s’approprier leur culture à un peuple qui n’en avait pas qu’une. Il fallait aplanir un peu la diversité nationale en aidant à s’éteindre, langues, dialectes et coutumes. Il leur fallait de bons petits ouvriers bien soumis à leurs nouveaux maîtres et capables, le cas échéant, celui-ci étant en général dit « de crise », les accoutrer d’uniformes rouges garances, puis bleu horizon, puis vert de gris…
Il fallait que ça marche au pas, à la mine, dans les usines, et sur le front.
Les récalcitrants, les fauteurs de troubles syndicaux, tous, le plus souvent, plutôt artisans qu’ouvriers, donc plus petits bourgeois ayant déjà quelques codes d’accès à la culture qui deviendra ouvrière, on leur envoyait la maréchaussée. Eventuellement on se trouvait quelque guerre, ou quelque déportation pour les faire taire.
Jules Ferry était de ce bord là : celui qui était favorable à toutes les colonisations, avec souverain mépris pour les cultures qui n’étaient pas de la bonne bourgeoisie industrielle, et même les curés y mirent leur grain de sel : le sabre et le goupillon fraternisaient dans les tranchées, et, comme me le disait mon vieux voisin parisien, dans les années 70, tandis que les bleu horizon se faisaient cribler de balles dans les Balkans, les jeunes industriels comptaient leurs deniers dans les casino de Monte-Carlo.
On avait, bien sûr, enseigné que la féodalité avait été vaincue en 1789, mais on ne dira pas qu’une autre peu à peu prenait la place, avec son apothéose au début du XXIème siècle.

C’était donc pas mal choisi de rendre hommage à Jules. Surtout que la plupart de nos concitoyens n’en savent rien de cette histoire là. Ils n’apprennent que la version officielle, sauf qu’on ne leur demande plus de saluer le drapeau au son de l’hymne guerrier, ni de chanter à la gloire du chef de l’Etat (bien que, on a vu ton prédécesseur pas loin de nous la rejouer, celle-là).
Et puis derrière, tu as peut-être cru, avec tes ministres, que, vacances oblige, personne ne verrait qu’au fond, rien n’a changé.
Les Roms sont toujours aussi indésirables aux yeux gouvernementaux, les pauvres ont vite dépensé, en augmentations diverses, ton infime coup de pouce à leur revenu frôlant le seuil de pauvreté, et tu t’apprêtes à faire passer à gauche ce que la droite avait concocté avec l’aide des sbires antidémocratiques européens.

Et moi, je vais tranquillement au marché, je rogne sur tout pour ne pas voir ma banquière rougir de colère devant mes comptes exsangues, et je rencontre des amis désespérés.
La chape de plomb des méthodes politiques stupides n’aura pas tardé à retomber, et déjà les mufles bruns se lèchent les babines dans les nuits  qui s’allongent.
Tu viens discourir, mais rien n'arrive. Bientôt cinq mois d’écoulés sans que rien de palpable ne vienne sous la dent de mes frères de misère.
Et je les croise mes frères, sur la Place de l’Hôtel de Ville et ailleurs, et ils me font part de leur profonde déprime devant les faits : ils ont encore une fois été dupés, trompés, bafoués.
Une fois encore on leur a vendu de la viande avariée et du pain dur, et leur estomac se révulse.
C’est qu’ils ont eu moins de prudence que je n’en ai eu : ils y ont cru quand même, un peu, sans y croire.
Parce que depuis si longtemps on leur dit qu’il suffirait de voter pour que le monde tourne mieux.
Et toujours ils voient bien que rien n’est vrai de cette tricherie, ils sentent bien que c’est d’eux que ça pourrait venir, qu’il n’y a pas de sauveur suprême à attendre. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre.
Comme nous tous, ils sont plongés dans les affres de vivre avec la rancœur du passé, quelques rêves en bandoulière pour l’avenir, mais rien dans le présent qui leur échappe.
Le présent est réservé à un boulot non souhaité, une petite vie étriquée avec un salaire sans commune mesure avec la productivité offerte, et le mal de vivre comme refrain accompagné d’une maigre musique aigre.
Et s’ils ont des enfants, ils voient bien l’impasse : si nous n’avons pas notre place en ce monde, la jeunesse en est exclue pour de bon.
Ils n’auront rien, nos jeunes ; tandis que d’autres auront tout. Et nous voici devant le retour implacable d’un moyen-âge plus noir que le précédent.
Et toi, président élu avec un soupçon d’espérance, tu nous ferme la porte au nez et tu continues sans vergogne l’œuvre entamée par les pires autres que nous ayons connu, sans un signe de reconnaissance pour ceux qui t’ont porté à la magistrature suprême.

Comme je vous comprends, amis, de déprimer. Et je ne sais que vous inviter à regarder le ciel, lever les yeux, ne pas vous laisser engluer par les charmeurs de serpents.
Je vous invite à regarder ce qui reste de beauté sur cette terre à préserver, sur ce que des hommes et des femmes savent bâtir chaque jour, qui est porteur d’espérances inouïes.
Il n’y a rien à attendre, et plus le temps non plus : c’est chaque jour, chaque heure que nous avons à construire, pour saper le moral de ceux qui nous trompent, sans délais, le monde dont nous avons besoin.
En ce sens, la tâche est immense, et nous ne serons jamais assez nombreux. Encore faut-il nous convaincre que tout dépend de nous et de personne d’autre.

Xavier Lainé
15 septembre 2012