mardi 30 octobre 2012

Poïésis 20 – Vers l’abattoir, en bêlant



Nous prenons en main notre sort, nous devenons responsables de notre histoire par la réflexion, mais aussi bien par une décision où nous engageons notre vie, et dans les deux cas il s’agit d’un acte violent qui se vérifie en s’exerçant.
Maurice Merleau-Ponty


Graffiti  1  – Photographie de X Lainé – Tous droits réservés



Non qu’il n’y ait plus rien à dire, bien que…
Bien que, à regarder et entendre, me demande quoi dire encore qui pourrait agiter un petit drapeau d’espérance.
Les problèmes restant identiques, et la vie s’écoulant comme un fleuve qui n’aurait plus qu’à charrier qu’immondices et décombres.

Je dois vous avouer une chose : je ne regarde jamais la télévision, ne lis que très peu de journaux et ceux que je lis sont presque une hérésie pour la grande majorité de ceux que je croise, ici et là, sur cette planète devenue folle, ce vieux pays endormi, cette ville morte.
Car il en existe, de ces brûlots impertinents qui font la nique à la grande presse. Je les achète pour les soutenir et emmerder ma marchande de journaux qui ne pense certainement pas à notre façon.
Tandis que moi, j’oscille. Je dévore leur contenu sulfureux, en buvant mon café matinal, puis reviens à ma solitude, à mon silence peuplé de mots en tempêtes.

Je vous avoue aussi ne plus lire les pages du Monde, du Figaro, ou de Libération que je reçois dans ma boite mail. Je parcours parfois leurs « unes », sans comprendre pourquoi ces informations là y séjournent.
Le plus souvent aucune ne parle de ce qui est mon soucis et je sens bien pourtant que mon soucis est de plus en plus partagé : soucis de santé, soucis d’éducation ou de culture.
Aucun des grands « organes » de cette société n’en parle vraiment.
Alors je reviens à ma presse subversive que j’attends parfois avec angoisse, au moindre retard, mettant plutôt leur difficulté à parvenir, jusqu’en ma ville morte, sur le compte d’un service public postal à l’agonie, n’osant envisager que mes feuilles contestataires et salutaires puissent disparaître.
Je me nourris comme je peux. Je glane, sur les bords du monde, la manne de pensée qui me permet non d’approuver celle des autres mais de forger la mienne.
Et déjà je vois les yeux ronds, dans les brumes d’automne, rien qu’à émettre cette grossièreté.
Forger ma propre pensée quand tant d’experts sont si prompts à me livrer la leur, toute ficelée, entre les pages glacées de magazines qui ne le sont pas moins ! Quelle hérésie !

J’en connais même, et pas des moindres, intellectuellement parlant, qui me serinent de rentrer dans le moule, d’aller vers une validation des acquis d’une existence chaotiques pour reprendre le chemin des facultés et me rapprocher des leurs. Sans doute, ainsi, serions-nous sur la même planète, dans les mêmes salons, et pourrions-nous causer, en toute confraternité, en usant du même langage ampoulé, tandis que dehors pourrait crever la plèbe ignorante, désormais vouée à n’être que les consommateurs de nos pensées toutes faites comme de nos sardines, de nos bagnoles et de nos informations triées sur le volet.
Ha, quel beau monde ce serait que d’être entre gens du même, uniforme en toile de Gêne et chemise ouverte sur torse velus mais juste blanchi ce qu’il faut, barbe de quelques jours mais soignée, cheveux rebelles sans trop !

L’injonction se fait pressante, alors je vais et je viens, d’universités en universités, cherche en quels domaines faire rentrer ce savoir laborieusement collectionné en parfait autodidacte, mais ne trouve aucune case où me ranger.
La révolte permanente n’entre ni dans un jeu de dame, ni dans un jeu d’échec, encore moins dans une boite à clous.
Elle se décline en mots toujours inventés, dans des aurores de plus en plus froide, bouleversement climatique oblige.
Me voilà rejeté par moi-même dans une marge que j’espère voir un jour occuper toute la page comme d’autres occupent Wall Street ou la Puerta del Sol.
Non que je vise à ce que penser soit aussi indispensable qu’un toit ou qu’un dîner. Mais se penser, quand même, ne serait-ce pas comme l’air qu’on respire ?
L’étouffement de ce monde résulte-t-il seulement de sa charge carbonée ?
Ne serait-il pas temps d’étendre le domaine de la culture au point de non retour où chacun saurait se forger, en son âme et conscience, une pensée de lui-même et du monde qui l’entoure, de lui-même dans ce monde, de ce monde venant à sa rencontre ?
Or rien dans ce qui vient ne peut aller dans ce sens puisque, encore et toujours, on nous invoque qu’il n’y aurait aucun moyen pour s’en approcher.

Utopie, alors, que de rêver d’un monde non pas meilleur, mais qui sache se perfectionner au lieu de se démolir, dans une douce torpeur inconsciente ?
Oui, utopie, sans doute. Celle de ces pauvres hères d’autrefois qui inventèrent la parole, sans en connaître les outils, qui en assemblèrent les syllabes et les mots en poèmes qui s’affranchirent du temps pour nous inviter à penser, encore, aujourd’hui. Utopie de ceux qui vécurent en paix, en quelques lieux de cette terre, bien avant que de sinistres possédants leur opposent leurs armées et leurs guerres, et leurs maréchaussées pour protéger leurs immenses biens et leurs royaumes terrestres.
Religions en amulettes, ceux-là savaient s’affranchir des dogmes pour mieux les imposer à leurs esclaves.
Ils sont toujours là, les prêtres, à psalmodier leurs litanies de soumission et d’espoir en un au-delà qui chanterait, une fois les poches maîtresses bien remplies.
Ils ont simplement changé de chapelle et officient désormais en bourse, avec bibles sous forme de journaux et magazines pour enfoncer le clou des croyances aveugles.
C’est avec leur bénédiction qu’ici on jette à la rue un quart de la population, qu’ailleurs on étripe, on flagelle, on couvre d’un voile nos sœurs, on sacrifie les enfants comme moutons à l’abattoir.
Et moi, ma pile de livre sur la table, je ne peux que vous écrire mon impuissance à faire évoluer les choses, ma colère devant les petites soumissions quotidiennes qu’un inique socialisme de façade ne saurait empêcher, car il boit au même calice.
Parodie de sa propre pensée, il se proclame en congrès de verbes creux, pour justifier encore ses petits compromis.
La seule puissance serait de secouer le joug, de s’affranchir de cette tutelle d’un Etat qui n’a de démocratique que la façade. Mais…

Mais nous sommes si soumis que nous entrons en bêlant de bonheur, dans les couloirs de la mort où quelques cyniques nous mènent, d’une main de maître.

Xavier Lainé
29 octobre 2012