mardi 30 avril 2013

Poïésis 26 – Encore raté



Si, aujourd’hui, il peut paraître vieux jeu, voire réactionnaire, de parler d’« élévation », je pense que cette apparence est une idée reçue, elle-même très « réactionnaire », et que l’affirmation de la nécessité de l’élévation est au contraire très révolutionnaire.

Bernard Stiegler


A ce train – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

C’est bien difficile au fond, d’écrire sur un sentiment diffus de défaite. Car au fond qui pourrait s’empêcher d’espérer encore. Mais espérer quoi ?

C’était il y a quelques semaines, et j’allais comme chaque samedi faire mon petit marché. J’aime et je redoute ces moments qui me font croiser patients, amis, simples camarades dans le joyeux tohu-bohu et les relents de foire.
J’aime car c’est un des rares instants qui me soit offert de rencontrer les uns et les autres ailleurs que dans le cadre prédéterminé d’un rôle professionnel. Je redoute car mon instinct de plus en plus sauvage craint de ne savoir mettre une limite à l’intensité des rencontres.

J’allais donc. C’était un beau samedi de printemps. Sur la place du Terreau, j’achetais le poulet hebdomadaire, le pain de la semaine. Puis me dirigeais vers la place de l’Hôtel de ville.
Dans la rue les Témoins de Jehovah menaient leur propagande rituelle. Ils sont présents, eux, ils n’en démordent pas. Et ils font de leur prosélytisme un mode de vie. Non que les individus présents soient de mauvais bougres, non, du tout. Pour en connaître, je les sais parfois ouverts, mais toujours avec une arrière-pensée de vous gagner à leur cause. Ils ont le dogme chevillé à l’esprit, s’y raccrochent comme ils peuvent, embarqués comme nous sur le rafiot d’une civilisation qui prend eau de toutes parts.

Au débouché de la place de l’Hôtel de ville se tient le lieu de toutes les distributions. NPA, PCF, Front de Gauche, Syndicats, chacun agite sa couleur, souvent, dans une plaisante agora où les pensées se croisent, s’apostrophent, s’empoignent, puis vont boire un coup avec sourires de connivences.
Est-ce illusion que ce sentiment d’heureuse ouverture d’esprit ? Il me plaît d’y croire et d’y croire encore.

Il y a quinze jours ils n’étaient pas si nombreux. Juste quelques uns, et quelques pas plus loin, les amis de Plastikart qui racolaient le passant pour un projet d’habillage des façades. Ils cherchaient les tissus et les petites mains. Tandis qu’à côté, on vantait les mérites du nucléaire. Oui, vous avez bien lu. On vantait les mérites du nucléaire, civil il s’entend bien, mais quand même !
Si proche de Fukushima ! Alors même que toutes les conséquences désastreuses n’en sont pas encore tirées, il s’en trouvait qui vantaient les mérites du nucléaire !
Tous syndiqués, tous adhérents du même parti qui fut mien il y a des lustres, tous salariés ou retraités du seul site nucléaire de la région, pompeusement construit sur la faille de la Durance, comme un défi de l’esprit humain aux forces tectoniques.
Je me suis permis d’avancer à pas feutré que je ne pouvais pas être d’accord. Mal m’en a pris. 

J’avais la naïveté de croire encore en la possibilité même de la parole libre, de l’échange sans dogme. Je croyais que nous étions arrivés au XXIème siècle, que l’époque des procès en idées contre révolutionnaires était révolue. Et bien non. J’eu beau supplier, inviter au moins à un petit geste humain pour les enfants de Tchernobyl et leurs leucémies endémiques, pour les thyroïdes d’ici dont tout le monde connaît maintenant l’origine, pour les futures cancéreux du Japon… Rien ne pouvait y faire, le nucléaire est l’avenir de l’homme, plus que la femme. Il est la lumière radieuse qui inondera le monde et la France de ses néons blafards ; tout ce qui s’oppose à cet avenir somptueux de progrès sans limites n’est que suppôt du capitalisme, agent de l’ennemi propageant le vers d’une soumission aveugle aux nécessités économiques de l’austérité.
Je dois avouer, non sans quelques ruminations intérieures, avoir battu en retraite. On ne fait pas avancer un âne à coup de figues. Il en est qui nient encore l’existence des camps de concentration comme des goulags, et, même devant la mort, qui lui demanderont, à grand renforts idéologiques, de passer son chemin et d’aller frapper de sa faux les contempteurs du système, mais pas eux.

Deux semaines se sont écoulées dans un silence pesant. Samedi dernier, le joyeux tohu-bohu n’était que commercial. Point d’idées brandies, point de projet ni de protestation. Imminence d’un premier mai ? D’une marche pour une sixième République enfin dégagée du carcan financier et du totalitarisme d’élites politiques corrompues ? Rien sinon quelques affiches, sur l’esplanade de la poste, collées par quelques militants insomniaques qui, sans doute, dorment le jour pour afficher la nuit.
Que le monde aille toujours plus mal, voilà qui ne fait pas débat, ici. Rien à dire sur les tromperies d’un pouvoir pourtant élu par les distributeurs de tracts. Rien à dire sur les banques (j’y reviendrai) qui semblent avoir décidé d’organiser la récession jusqu’au niveau le plus local. Elles mènent le combat, elles. Et les Témoins de Jehovah sont toujours présent pour récolter les tombés de haut du système.

Par la bande, j’apprends que le premier mai sur le beau département des Alpes de Haute Provence, en pleine période de crise totale, ne sera l’objet que d’un rassemblement de convaincus, sur la place de Saint-Auban, haut lieu industriel où l’idée de progrès fut un temps triomphante comme les cancers qui rongent encore ses ouvriers.
Ce sera donc un 1er mai confidentiel. Les grandes villes pourront embaumer de muguet dans le silence pesant des pantoufles. Rien ne filtrera de la colère nécessaire, ni du nécessaire débat d’idées. Rien.
Nous vivrons un 1er mai solitaire et silencieux. 
Je m’en plains. 
Certains me diront que je n’avais qu’à m’y mettre, œuvrer à ce qu’advienne le sursaut de conscience, mais voilà, comme beaucoup, j’ai mes alibis : travailler toujours plus pour satisfaire les grossiers appétits de ma banque, de ma caisse de retraite, de mes Urssaf, de mes impôts, qui en prennent toujours plus mais ne sont jamais là quand j’aurais bien besoin d’un petit coup de main pour mieux vivre, ce qui serait un petit pas vers le bien vivre.

Seule différence sur le commun, je pourrai toujours me réfugier dans la compagnie de mes livres : eux au moins m’invitent à réfléchir, à ne pas accepter la forme de ce monde comme un dogme, ni non plus celle d’un futur, qui remplacerait les hommes d’argent par d’autres qui seraient de marbre ou de bronze, mais ne seraient pas plus à l’image que je me fais des humains de demain.

Simplement, je vivrai ce 1er mai, avec le sentiment d’avoir encore raté quelque chose, quelque chose d’essentiel à la marche de ce monde et qui se nomme parole, art, échange et partage, culture pour tout dire, seul contrepoids réel à la marchandisation et à la réification de notre humanité.


Xavier Lainé
1er mai 2013




1 commentaire:

  1. Texte très représentatif de ce qui se passe sur de nombreux marchés, notamment chez moi en Bourgogne. Tu as su décrire cette ambiance et dire les impressions, parfois les désillusions que tu as ressenties. Tu as raison, l'écriture permet de réfléchir, de prendre du recul... de s'évader aussi ! Merci Xavier !
    Françoise R.

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