samedi 12 octobre 2013

Poïésis 30 – Lent glissement vers l’ignoble




Il faut réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort.

Alain Badiou



Pas si bête- Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

J’aurais aimé ne plus rien dire du tout, non par dépit de ce que j’entends et vois, mais parce qu’enfin tu aurais compris que nous sommes bien nombreux à avoir voté pour toi, avec, même sans illusions, le secret espoir qu’il y aurait ne serait-ce qu’une once de changement véritable.
Or le spectacle que tu nous offres depuis ce mois de mai qui fut l’anniversaire de ton avènement au pouvoir est tellement pitoyable que je ne trouvai depuis tous ces mois aucun mot pour qualifier ta supercherie.

Triste vision que tes laborieux reniements, tes pitreries de circonstances et tes manières d’occuper les esprits avec le futile pour mieux faire passer les amères pilules de ton alignement sur la politique (j’allais écrire politrique, quel joli lapsus digital !) de ton prédécesseur.

Celui-là, nous savions ce qu’il allait faire. On ne peut lui reprocher d’avoir appliqué à la lettre sa hargne destructrice pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’humain. Son amour du fric était trop évident pour que derrière ne puisse passer à la trappe tout ce qui vit en ce pays. Lui et ceux qu’il représente, comme ceux qui aujourd’hui font feu de tout bois pour reprendre sa place puisque tu fais la démonstration quotidienne que la copie ne vaut pas l’original, ne savent que détruire pour le seul bonheur de posséder. Leur cynisme extrême, leur arrogance fanatique se lit sur leurs lèvres, en filigranes de tous leurs discours.
S’ils pouvaient même s’associer à la droite extrême dont tu ne cesses de faire l’apologie pour te virer de ta place et s’arroger un pouvoir vraiment totalitaire, ils le feraient sans doute. Mais ils ne sont pas sûrs d’y arriver, alors ils guettent dans l’ombre le moment où tu leur auras assez bien tricoté leur chance !

Mais toi, pauvre pitre au service de nos pires ennemis, que crois-tu pouvoir tirer de cette manière d’abuser de notre patience.

Tu tombes de Charybde en Scylla. Il n’est pas un jour que toi ou ceux qui composent ton gouvernement ne montrent l’indigence de votre pensée. Tu as commencé par renier ta propre famille, en prétendant qu’une fois élu, tu n’étais plus socialiste. Il semble d’ailleurs que ta propre famille ait un peu trop vite oublié ce « détail ». Car tu leur as donné là une chance inouïe de se désolidariser de ton inaction. S’ils ne le font pas, c’est que depuis longtemps ils ont déserté toute pensée politique à propos du système qui rend possible ce pitoyable exercice du pouvoir que tous les successeurs du général ont pu pratiquer en toute impunité.
Il paraît que certains ont même fêté en grande pompe l’anniversaire de cette « constitution ». Tu n’as rien trouvé à dire, et tes amis non plus. L’histoire pourtant est encore riche de ce coup d’Etat de 1958, fomenté sur les cendres et le sang fumant de l’Algérie, et qui permit à celui qui fut un instant parmi les libérateurs d’endosser sans vergogne le costume des dominants et de se faire tailler République à sa mesure. Sauf qu’à œuvrer ainsi, une fois le « grand homme » parti, ne restent que pauvres ombres au service du capital. Si l’un eut quelque aura, tous les suivants, y compris un certain François Mitterrand qui eut quelques tristes aventures dans l’Etat français, ne surent que s’adapter à une forme de pouvoir totalitaire par essence.
Que nul ou presque n’y réfléchisse aujourd’hui laisse entrevoir en quelle indigence de réflexion nous sommes tombés parmi ceux que les médias aux mains du CAC 40 présentent comme l’élite.

Te voilà donc, toi, le candidat des médias lors de la primaire stupide de ton parti vidé de toute pensée, intronisé par la grâce de français démis de toute idée de citoyenneté, en mesure d’être le meilleur paravent des exactions des petits dictateurs de la finance nationale et internationale.

Toutes tes promesses peuvent être reniées. Une sorte de « miracle » se produit sur lequel tes souteneurs avaient parié qui consiste au silence d’un peuple.

Il est vrai que plus tu nous enfonces, et plus il devient difficile d’y voir clair. Et je dois avouer que mon silence relève de cette nécessité de prendre assez de distance pour ne pas tomber dans le panneau des effets d’annonce.
J’aurais pu m’exprimer sur le mariage pour tous. J’aurais pu parler des cadeaux que tu fis, finalement, aux banques qui quotidiennement nous coulent. J’aurais pu stigmatiser la pitrerie de ta fermeté contre le régime de Damas. Tout ceci aurait été vain, sinon que prendre ainsi la parole aurait ajouté du bruit au bruit.

Mais voilà que de partout, dans le sillage de ton sinistre de l’intérieur, des élus de ton propre camp jouent la carte immonde des « préférences nationales ». Et que tu ne dis rien, toi qui devrais défendre, comme tu t’y étais engagé, les valeurs immuables de la République.
Voilà que je découvre que certains déposent plainte contre ton sinistre, mais omettent de te mettre en situation de complice de ce crime qui se trame sous nos yeux.

Il est vrai que ce crime en cache un autre, que la Grèce devrait nous permettre de mettre en évidence. Tu ne fais que nous entraîner où le peuple grec est en train de sombrer. Est-ce conscient de ta part ? J’aimerais que ce soit le cas, ce serait au moins d’un logique implacable, et je préfère encore avoir été trompé dans ce sens que d’avoir voté pour un imbécile inconscient de la triste portée de ses actes.

Je regrette d’avoir donné ma voix à une telle ignominie qui n’est pas sans évoquer le triste souvenir des années trente, en Allemagne.

Ce que ton cynisme loufoque nous prépare a le triste fumet de ces prises de pouvoir totalitaire que les Peugeot, Total et autres ont su soutenir avec les colonels, ou un certain Pinochet. Cela participe de la logique élaborée à Chicago dont tu nous avais bien caché que tu étais le grand prêtre.

Et pendant que le peuple se déchire, qu’il ne dit rien de ces pauvres hères noyés au large de Lampedusa, qu’il consent aux ratonades anti-Rom que ton gouvernement pratique avec encore plus de zèle que le précédent, dont tu ne cessais à l’époque de stigmatiser l’inhumanité, ce que tu tisses en sous-main, avec tes conseillers, qui furent sans doute tes professeurs en ces hautes écoles que tu fréquentas et qui n’ont rien à voir avec ce que le peuple pourrait attendre de ses élites, c’est ni plus ni moins qu’un retour aux pires heures de la domination et de la terreur.
Car on ne peut réfléchir vraiment lorsque la peur est là qui vous tord le ventre : peur de l’aujourd’hui et du lendemain, peur du voisin et du passant. Et tu joues avec nos peurs pour que nous ne sachions plus voir ce qui nous en libèrerait.

Tu es le commis de l’affront national, voilà ce qui reste de ton socialisme. Jaurès en loque, dort sur les trottoirs où toi et tes complices l’ont jeté. Il se fond dans la foule des déshérités qui ne cesse de s’accroître sans que tu ne dises plus rien sinon promener ta mine goguenarde qui devient une insulte à notre résidu de bon sens.

Ton socialisme teinté de nationalisme franchouillard n’a rien à voir avec la parole libre de tes glorieux prédécesseurs. Et devant l’histoire, sans doute devras-tu répondre de ce crime infamant de racisme et de xénophobie, mais plus encore de celui d’avoir appauvri, économiquement, mais encore plus, culturellement, un pays qui a perdu sa boussole.

J’aurais pu continuer à me taire, mais voilà que le mufle hideux pérore, pas loin de chez moi. Comme moi, combien de citoyens se sont sentis suffisamment trahis, à Brignoles ? Et cette trahison, on voit bien qui elle renforce. Je voudrais savoir encore utiliser mon bulletin de vote, mais je ne voudrais pas que l’urne accouche d’autres monstres de ton acabit.

Et me voilà en plein dilemme devant le triste spectacle d’une gauche de gauche qui ne trouve pas ses marques, orpheline qu’elle est des « modèles » du passé. Il serait temps pourtant qu’une pensée se dégage (et les voix ne manquent pas qui en balisent déjà le chemin) qui sache inviter à d’autres expériences, dans un pays débarrassé d’une constitution inique qui ne peut que défaire l’esprit de citoyenneté indispensable à toute vraie démocratie.

Or, localement, on se contentera encore, dans les mois qui viennent de discuter de l’opportunité de construire à gauche les parkings que d’autres voudraient voir à droite, sans même penser qu’à l’affut se tiennent les pires rapaces qui attendent leur heure.


Xavier Lainé


11 octobre 2013