samedi 16 novembre 2013

Poïésis 31 – Temps d’élection ne fait pas le larron


La noblesse du métier d’écrivain est dans la résistance à l’oppression, donc au consentement à la solitude.
Albert Camus



Patient échafaudage - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Il faut que t’explique quand même : je travaille depuis 1981, comme salarié d’abord, libéral ensuite. J’ai démarré en libéral en 1990 après avoir vu ma famille se déliter sur l’autel de mon militantisme, lui même ébréché par la série de tentative de licenciement sur des salariés protégés de l’année 1987, dont plus personne ne cause bien qu’elle ne soit peut-être pas pour rien dans le triomphe de la pensée unique, iniquement libérale d’aujourd’hui.
Je me suis trouvé à devoir travailler comme un fou pour combler les déficits de ces années noires. Tant d’ailleurs que c’est mon corps et ma tête qui finirent par refuser de suivre.
Il m’a donc fallu encore tout recommencer, rattraper les découverts tant bien que mal, malgré des honoraires bloqués au stade où ils étaient déjà en 1991. J’ai toujours voulu travailler dans le respect des humains qui venaient me voir, refusant de les considérer comme des poulets en batterie que j’aurais pu brancher sans vergogne sur des machines très onéreuses.
Mes mains ont fait tant de miracles que j’aurais pu me prendre la tête avec mes résultats. Mais je n’ai jamais voulu jouer la fierté. Non, car pour moi l’essentiel était ailleurs.

Voilà qui semble hors-sujet mais pourtant. Si je n’avais pas fait ce choix d’évoluer dans le monde salarié, je ne serais pas devenu qui je suis aujourd’hui. Il me fallait apprendre ce que coûte d’être assujetti, dépendant de décisions qui ne sont pas les nôtres, soumises à des impératifs de rentabilité dont l’idée même de travail n’a que faire.
Mal m’en prît en ces temps de « socialisme » apparemment triomphant, de vouloir mettre mon grain de sable dans les rouages d’une économie sans âme, en utilisant les droits votés un jour, mais oubliés le lendemain.
Car au fond, il n’est de droit que ceux qu’on se donne, à condition de ne pas s’en donner qui empiètent sur la liberté des autres. C’est pourquoi il nous faudra sans doute toujours établir quelques règles de vie commune.
Mais que deviennent ces règles lorsqu’elles s’avèrent devenir un carcan sans queue ni tête dont seuls les plus puissants et les plus riches peuvent s’affranchir tandis qu’elles s’appliquent à la lettre pour les plus faibles et les plus démunis ?

Voilà : ce que je ne suis pas le seul à attendre de ce qu’on nomme historiquement la gauche ce n’est pas de raser plus frais, de laver plus blanc, mais d’ouvrir des portes vers un inconnu qui se construit à plusieurs. Car pour faire société il ne suffit pas de juxtaposer quelques libertés individuelles dont chacun serait garant derrière les murs de son petit pavillon de banlieue acheté à crédit.

Pour faire société il faut des individus qui apprennent à vivre ensemble, s’arrangent entre eux pour que compétences des uns et des autres se complètent et répondent aux nécessités vitales.

Où en sommes-nous ?

Lorsque mon jean fait le tour du monde avant de s’arrêter, vite usé, sur mes fesses, je m’interroge. Lorsque je parcours, atterré, les rayons de quelque super ou hyper marché, devant la profusion de marchandises et de nourritures vouées à la destruction une fois la date de péremption passée, je m’interroge.
Et à force de m’interroger je me dis préférer donner 80€ à mon voisin ou ma voisine au chômage qui pourrait apprendre à fabriquer des jeans, ou acheter mon lait à la ferme d’à côté, faire moi-même mes yaourts ou les acheter à mon autre voisin, mon autre voisine, au chômage aussi et qui pourrait trouver le moyen là de redevenir un humain qui n’attend rien de la société mais qui saurait, du coup y retrouver place.

Qui ne voudrait pas œuvrer à cette résurrection du citoyen, embarqué dans une vie démocratique qui ne serait pas qu’un simulacre électoral ? Car c’est bien ce qu’est devenu la démocratie sous la règle constitutionnelle fabriquée aux mesures du grand homme qui usurpa le pouvoir en 1958, sous les yeux aveuglés d’un pays qui le voyait toujours derrière la voix du 18 juin 1940.
Nous n’avons pas encore réglé tous les comptes. Nous avons même évité de le faire. Nous avons fabriqué le mythe d’un pays résistant encore et toujours à l’envahisseur teuton sans voir ce que le mythe nous cache d’une réalité moins glorieuse.
Faute d’assumer, le grand homme et ses successeurs ont vite fait d’appliquer la sentence d’Aldous Huxley : « La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie ; une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude. »
Voilà qui vous évoque quelque chose de connu ? Alors nous y sommes. Et pour qu’un tel système puisse exister il nous faut un Etat dirigé par des impuissants, ou des puissants qui se mettent au service des esclavagistes.
Lisez donc ce qu’écrivait Danielle Mitterrand : « Après 1981, je demandais à François Mitterrand : - Pourquoi maintenant que tu en as le pouvoir ne fais-tu pas ce que tu avais promis ? Il me répondait qu’il n’avait pas le pouvoir d’affronter la Banque Mondiale, le capitalisme, le néolibéralisme. Qu’il avait gagné un gouvernement mais non pas le pouvoir. J’appris ainsi qu’être le gouvernement, être président, ne sert pas à grand-chose dans ces sociétés sujettes, soumises au capitalisme. J’ai vécu l’expérience directement durant quatorze ans. En France, on élit, et les élus font des lois qu’ils n’ont jamais proposées et dont nous n’avons jamais voulu. La France est-elle une démocratie ? Une puissance mondiale ? Je le dis en tant que Française : cela ne veut rien dire. »
Mais si cela ne veut rien dire, alors, qu’avons nous encore à faire de ce débris ? Et s’il nous faut passer à autre chose, s’agirait-il, comme les fervents du Boulevard Voltaire et de l’affront national de croire en une quelconque sauveur suprême ?

Sans doute serait-il temps de changer de point de vue, de passer à autre chose mais sans rien concéder de notre appel à mieux vivre, voire à bien vivre, non en tant qu’individu mais aussi collectivement. Car nul ne saurait prétendre bien vivre si l’autre crève à sa porte.
N’ayant plus rien à attendre d’une élite politique qui ne dit rien sinon répéter les discours connus depuis la fin du XIXème siècle, tout est à réinventer. C’est d’imagination et de créativité dont nous avons le plus besoin.
Ce n’est pas une question électorale, c’est une question de principe : rien ne saurait changer qui ne soit débattu ensemble. Dans le contexte de cette République déchue, l’illusion électorale est un piège. On débat quelques mois, puis, une fois bien ou mal élus, on se rendort. Et le péquin s’étonne que rien de ce qui fut promis n’arrive à bon port.

Il s’agit désormais de ne confier à personne d’autre qu’à nous-mêmes le soin de gouverner nos affaires. Et ce, quelque soit le niveau de responsabilité.
On viendra sans doute frapper à ma porte. On me demandera de l’aide, voire même une présence physique auprès ou sur quelque liste. Je dis et répète qu’il n’est pas temps d’élection pour construire le monde que nous attendons. L’heure se déroule chaque jour qui nous voit œuvrer aux changements fondamentaux et l’élection n’est que la phase terminale d’un combat contre toutes formes d’usurpation.
Que vaut un siège lorsque le peuple rentre chez lui, bonne conscience et bulletin accordés, dans l’attente du match suivant, où il pourra jouer les girouettes, faute d’avoir été invité à se penser dans le monde qui l’entoure ?
Rien n’est possible sans extension du domaine de la culture et de la pensée. En ce sens le poète, l’écrivain, le penseur ne peuvent qu’être présent où les portes semblent s’ouvrir dans ce sens. Leur devoir est de demeurer réservés sur l’étendue de la prise de conscience et de ne pas jouer à leur tour les usurpateurs.
La place est au peuple, dont l’écrivain, le poète, le penseur font partie, non d’en briguer les suffrages et de jouer les porte-paroles illusoires.

Xavier Lainé
16 novembre 2013