samedi 22 novembre 2014

Poïésis 37 – Embarqués donc engagé

Jusqu'à présent, tant bien que mal, l'abstention a toujours été possible dans l'histoire. Celui qui n'approuvait pas, il pouvait souvent se taire, ou parler d'autre chose. Aujourd'hui, tout est changé, le silence même prend un sens redoutable. A partir du moment où l'abstention elle-même est considérée comme un choix, puni ou loué comme tel, l'artiste, qu'il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu'engagé.


Albert Camus, Discours de Suède, Conférence du 14 décembre 1957




Embarqués – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés



Engagé, moi ? Mais oui, bien sûr et comment ne pas l'être ?
A moins d'accepter d'être embarqués, comme le disait Camus, n'avons-nous pas, en tant que futurs humains, pour devoir de nous engager en faveur de notre devenir ?

Mais en quoi cet engagement devrait-il me mener, moi qui depuis fort longtemps ait été exclu de tous les réseau prétendus « politiques », à être le candidat d'un tel ou d'un autre ?
Je ne suis d'aucun parti, d'aucune église, d'aucune croyance ni d'aucune philosophie. Ou, s'il devait en être une qui emporte ma conviction, elle n'est encore qu'à l'état d'embryon au sein même de tout ce qui existe et que les hommes prennent pour vérité établie.
L'histoire prouve qu'à prendre pour vrai une croyance, elle finit toujours par se trouver du côté des oppresseurs.

Alors oui, je suis engagé, car comment ne pas l'être lorsqu'ici on crève de froid dans des rues, qu'ailleurs guerres et violences sont établies en mode de gouvernement, tandis qu'une infime minorité d'entre nous lorgne la ligne de ses profits qui a eux seuls permettraient de venir en aide à l'immense majorité démunie ?
A moins comme les australiens, de se faire photographier comme les autruches, la tête dans le sable, il n'est bien besoin d'être un grand penseur pour constater que quelque chose ne va pas en ce monde et qu'il conviendrait de changer quelque chose.
Ce quelque chose ne relève d'aucune idée toute faite. Ce quelque chose est là, latent dans nos esprits, mais on nous a tellement dit n'être que des subalternes de la gestion du monde, que nous en étouffons l'idée même !

Embarqué, je le suis comme toutes et tous. Et c'est de cet embarquement immédiat et constant que je me met à réfléchir.
Lorsque je réfléchis, je ne peux me contenter de vaines incantations contre, je cherche en mes propres actes, ceux dont la défaillance porte préjudice au monde.
Je prends du recul. Je vais en silence, me laisser bercer du doux bruit de la pluie sur mon toit, et je laisse mes pensées voyager, puisque, elles comme moi, nous sommes dans ce train qui semble sans destinée.
Alors, je tente avec mes pauvres petits moyens de me dessiner une destination qui ne soit pas funeste.
Je ne sais si j'y parviendrai un jour, mais je sais que tout acte posé, même le plus infime est une contribution à cette espèce dont nous espérons l'avènement comme d'autres attendent leur messie.
Eux, réfugiés en leurs prières et croyances attendent, mon devoir est d'être là, à la juste place qui doit être la mienne... Au risque de devoir paraître engagé au sens courant du terme, même si je n'appartiens à personne, à aucun mouvement (hormis désormais celui de la paix, même si j'en critique certains discours), à aucun parti.
Je peux être momentanément de certaines partis du voyage, mais je descend sur le quai lorsque ça me chante.

Que vous soyez troublés de ces engagements n'est pas pour m'étonner : on nous a tellement inculqué qu'il était inutile de se battre, de lutter, de revendiquer autre chose que ce que les dogmes établis de l'économie et de la politique nous imposent !
Etre engagé à vos yeux c'est annihiler sa liberté. Alors vous préférez rester chez vous, au risque de prendre l'eau lorsque le navire, coque éventrée, s'enfoncera.
Et il s'enfonce, vous ne le sentez pas ? Il est vrai que les capitaines vous montrent l'horizon et vous étourdissent de leurs vociférations. Les contestataires eux-mêmes vous endorment avec leurs discours des années trente. Il est de bon ton de se dire de gauche, mais vivre ainsi, nul ne sait quel en serait le sens.

Alors, comme vous je suis embarqué, et plutôt que de regarder le doigt des capitaines, je tente avec mes moyens du bord d'écoper l'eau qui envahit les cales et de boucher les fissures, comme je peux. Et c'est cela, mon engagement : tenter de sauver le peu d'humanité déjà construite pour que nous puissions en dessiner de nouveaux contours et que notre vie soit plus belle avant le naufrage généralisé. Les plus riches en seraient peut-être moins fortunés, mais ils gagneraient un paradis que d'autres vous promettent en d'autres cieux en permettant à la masse des déshérités de l'être un peu moins et de gagner en maîtrise de leur propre existence.
Mais bien sûr vous me direz qu'en plus je fais œuvre d'utopie !

C'est justement là que se situent nos différences : parce que de toutes mes forces je me voudrais plus humain, et sans doute parce que le rêve avoué est un des traits de notre future espèce, une fois franchi le stade des hominidés homo sapiens sapiens, je me permet de rêver mes lendemains, les miens et les vôtres, car je ne serai pas avare de mes découvertes !
Tandis que vous attendez d'un capitaine qui a conduit le navire sur les rochers du désespoir, je rêve, j'écope, je bouche les failles, pour que mes utopies s'approchent du réel.
Sans doute est-ce ce que vous considérez comme un engagement, et c'en est un, assurément, mais pas au sens inventé et véhiculé par les institutions officielles.

L'Homme a besoin qu'on s'engage pour lui. A défaut il plonge dans ses racines animales et se fait plus bête que toutes, plus féroce que les pires fauves. Notre époque, hélas, nous montre en quelle horreur nous sommes capables de plonger faute de nous « élever » par la grâce d'utopies humanistes.
Le prix se chiffre déjà, pour le siècle à peine entamé, en millions de morts, civils qui n'ont rien demandé d'autre que de vivre en paix, femmes et enfants sacrifiés au nom de croyances sans âme.
Dès que les dogmes montrent leur nez, vous pouvez être certains que les camps ne sont pas loin, où notre humanité tendra une main décharnée.
Faute d'engagement, nul ne pourra dire qu'il ne savait pas, et c'est lourde conscience qu'il nous faudra porter lorsque l'écroulement se fera sentir.
Disant ceci je ne me fait l'apôtre d'aucun catastrophisme : la pire est déjà là, dans le fait même que vous vous offusquiez de me savoir engagé et que, de ce fait même peut-être, vous ne veniez pas vous assoir à ma table pour parler, trouver les chemins qui nous seraient communs pour une évolution qu'il me semble nous souhaitons tous, sans même en formuler les contours.

Et, de plus, si mon engagement signe ma différence, voyez-vous, j'en suis ravi, persiste et signe, mais que nul ne me demande d'être de son bord, puisque le seul qui compte à mes yeux est celui qui nous confirmerait dans notre humanité.

Xavier Lainé

15 novembre 2014

mardi 16 septembre 2014

Poïésis 36 – Non à l'intermittence du vécu



Chacun sait que ce qu’on paie c’est moins le travail que le fait d’en répondre. Eh bien les chômeurs sont ceux qu’on ne questionne même plus.

Du coup, entre ceux qu’on ne questionne plus, ceux qui travaillent et ceux chez qui ça ne répond plus, il y a peut-être… place pour penser ou repenser l’essentiel, notamment ce qu’il en est de « trouver sa place » dans la vie, et de certains déplacements que cela exige.

Daniel Sibony




Graffitis 2 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés




Comment parler encore sans dire et redire ce que toutes et tous répètent, inlassablement.
Bien sûr j’aurais pu prendre la parole, dire ce que je pensais des élections ratées, des leçons non tirées, de la lente dérive vers l’absurde de nos élites de tous niveaux et de tous bords.
Je pourrais ergoter longtemps sur la bêtise systémique qui fait le lit d’une extrême droite plus arrogante que jamais, épiloguer encore sur les petits complots, les cyniques compromissions, ce qui fait qu’aujourd’hui le terme de citoyen se décline au passé, la responsabilité de chacun se diluant dans l’univers voulu des détournements d’attention.
Il n’y a pas que les enfants à être victime des TOC, TIC, et toute la brochette des sigles ineptes.
Il s’en trouve tant à se pencher sur nos maux, doctes Dyafoirius à rabattre sur nos épaules la raison de nos mal-vies.

Non, je ne dirai rien de tout cet ensemble de bonnes raisons à nos démissions programmées. Sinon pour dire que je ne suis pas surpris : notre inénarrable président ne se montre qu’un peu plus pitoyable que prévu, ses ministres tout droit sortis de l’ENA nous apportent la preuve quotidienne que la politique est une affaire bien trop sérieuse pour être confiée à celles et ceux qui prétendent en faire leur métier.

Il resterait donc à nous pencher sur l’art. Mais encore là faudrait-il apprendre à sortir de l’ornière de ses règles. 
Puisque nous savons depuis Bourdieu qu’il est une reproduction des élites artistiques comme républicaines.
A l’élitisme pour tous défendu par Antoine Vitez, a succédé depuis longtemps celui des classes bourgeoises omniprésentes côté public comme professionnel.
On le sait : il y a ceux qui savent se vendre et puis les autres, voués au silence méprisant, les saltimbanques qui jonglent sans fin de mois, chapeau posé sur les pavés mouillés, que tous regardent d’un œil condescendant.
Ceux-là pourtant ne demandent rien, créent sans aucune autre ambition que de tenter de vous réjouir. Ils ne montent aucun dossier de subvention, ne seront jamais côtés au cénacle des artistes en vogue. Leurs œuvres ne finiront pas dans les coffres de quelque richissime.
Ils ne sont même pas intermittents bien que parfois ils pourraient entrer dans ces catégories, mais leur parcours ne rentre pas dans les clous.
Poètes slameurs, baladins des rues, ils arpentent les trottoirs de nos villes, déclament tout haut leur verbe libre tandis que la scène, sous les projecteurs est occupée par les monopolistes de la culture.
Ils sont le sous-prolétariat de l’art, tandis que le prolétariat lui est contraint pour exister encore, juste à la marge des étoiles, de se battre encore pour ne pas rejoindre les premiers.

Drôle de pays en vérité que celui-là ! Voilà qu’en quelques décennies, sa culture est devenue un commerce où s’abreuvent les stars made in Star AC ou The Voice, pâles imitateurs de celles et ceux qui tiennent le haut du pavé du showbiz depuis des lustres. Leurs juges arborent un sourire pincé lorsque par malheur, juste avant leur élimination, ils mentionnent le triste sort des rejetés du lendemain.
Drôle de pays que celui-là où un patronat inculte détient toutes les maisons d’édition, toute la presse, la plupart des médias, des maisons de disque et vient dicter ce qui de culturel compte à ses yeux.

Ils comptent donc tous sur l’apathie du peuple, sauf que son élite créatrice donc artistique est loin de dormir sur ses lauriers.
Il y a celles et ceux qui, écrivains entre autres, se débrouillent comme ils peuvent en exerçant un métier et en volant à la nuit le temps nécessaire à leur art. Il y a ceux qui par choix se rangent du côté des « maudits », errant de petits boulots en contrats précaires pour se libérer du joug des contraintes et créer, créer, créer. Il y a celles et ceux qui sont supports techniques des créateurs, et qui compte tenu des circonstances doivent se satisfaire de contrats à durée déterminée, y compris dans des entreprises culturelles qui auraient les moyens de leur proposer des contrats à durée indéterminée. Il y a les artistes, qui parfois ont accompli un long cheminement avant d’être reconnus comme tels. Il y a…
Il y a, au fond, toutes celles et tous ceux qui sans revendiquer d’être ou devenir artistes, veulent vivre l’aventure de leur vie autrement qu’entre métro, boulot, et dodo. Celles et ceux qui refusent d’être les bons petits esclaves prolétarisés d’un fordisme au service de la civilisation consumériste. Et ceux-là étouffent dans ce monde ou seul le MEDEF, représentant en ce pays du capitalisme du désastre, dont les « experts » sont formés à l’école de Chicago pour appliquer la stratégie du choc, forme de guerre, qui ne dit pas son nom, que les plus riches mènent contre les plus pauvres.
Mais voilà que celui-là, trouve en un gouvernement élu par les premiers, soutiens visqueux et cyniques. 

On peut ainsi se faire élire pour être les fossoyeurs des idées défendues hier, répandre le fiel du racisme et s’offusquer de voir le fascisme progresser, mettre à mal tous les territoires de la culture et faire grise mine devant le niveau de bêtise insondable répandu.
Il nous reste donc l’art comme dernier rempart, et le devoir de créer pour ne pas voir le navire couler à tout jamais sous les mauvais coups des plus fortunés.
Et puisque l’Etat fait défaut avec la ruine de ses « élites » politiques, il faudra bien apprendre à nous en passer et inventer les solidarités nécessaires.
Puisque la société sous l’égide des plus riche, ne sait où trouver l’argent de la solidarité, montrons leur comment faire, inventons ce dont nous avons besoin et laissons-les dormir dans l’auge de richesse où ils se vautrent.

Que les intermittents bougent est une nécessité. Que les cheminots se mettent à leur tour en mouvement et nous pourrions presque croire le printemps à nos portes. 
Mais ils ne lâcheront pas, puisque l’enjeu est désormais de changer d’ère. Et celle qu’ils nous préparent a le goût d’un passé peu glorieux, un passé moyenâgeux où les puissants demandaient allégeance aux poètes et tenaient en servage l’immense majorité.

Ils me diront, les maîtres de ce temps que je compare l’incomparable. Ils tenteront de justifier l’apparente liberté dont nous jouissons : liberté de penser dans le sens indiqué, d’accepter les conditions qui nous sont imposées sous peine d’exclusion.
Etre artiste pour eux, c’est accepter la loi de leur profit et ne rien contester du monde inégal qu’ils nous imposent. En cela, rien de changé, sinon que les collaborateurs plus ou moins conscient de ce mode créatif se font de plus en plus nombreux : écrivains aux manuscrits achetés avant même d’être écrits, devant donc répondre aux critères de productivité imposés par le marketing culturel des grandes épiceries éditoriales, troupes et compagnies contraintes de monter leurs dossiers de subvention avec épée de Damoclès de voir les subsides effacées au moindre changement caractériel d’orientation politique…

Extrême fragilité donc que ce mode de fonctionnement qui met la création sous contrôle, faisant du créateur, faute d’un véritable statut social, le « sujet » du bon vouloir de princes extrêmement capricieux.
Et tous de brandir l'intermittence comme le sésame d'un sauvetage in extremis. La culture moribonde pourrait être sauvée par la grâce de Pôle Emploi !
Quelle ironie ! « Pôle Emploi » : nous savons trop que cette institution patronale n'est là pour sauver personne, mais juste pour faire croire que...
Le drame est qu'il demeure quelques dupes de ce marché de l'emploi, formule moderne de l'esclavage d'autre fois. Et l'art veut sa part, sous forme de cachets estampillés. 
Que la discussion s'éternise et s'envenime, nous voilà très occupés à défendre l'indéfendable, puisque nous savons d'évidence que toute solution ne serait que provisoire dans ce monde aux mains des nouveaux féodaux.
On colmate les brèches, on fait semblant de se préoccuper des précaires, mais on ne fait rien pour que le monde tourne comme il devrait tourner : au service de besoins humains qui ne cessent de grandir, dans la même proportion qu'une consommation débridée, soumise au neuro-marketing des tyrans du CAC 40.
On croit délirer, ou halluciner, mais ce sont les agents de ces officines nommées OCDE, OMC, FMI qui se bourrent de cocaïne pour nous persuader de leur raison agitée.


Et si les solutions étaient ailleurs ? Et si, constatant que jamais la manne financière n'avait été aussi abondante, nous songions un instant aux outils qui permettraient qu'elle arrose un peu la majorité qui boit la tasse ? Utopique, me disent les contempteurs de la gauche embourgeoisée, celle qui va dans les quartiers porter la bonne parole des écrivains promus comme lessive pour le plus grand bonheur des actionnaires de la filière du livre !
Et si la distribution équitable d'une petite dose des richesses empilées dans les coffres sans fond des cupides était un moyen de sortir de l'ornière, de faire que chacune et chacun puisse devenir créateur, créateur d'une œuvre qui s'appelle la vie et dont toutes autres créations ne sont que le symbole ardent ?
Quoi, un revenu universel pour tous pioché dans la poche des usurpateurs serait un remède à l'intermittence des sans solde ? Mais vous rêvez, mon bon, on voit bien que vous êtes poète.
Sauf que je ne revendique aucun autre titre que celui de vivant, aucun autre avenir que celui de tenter de devenir un tout petit peu plus humain et d'avoir les moyens en toute indépendance de l'écrire... Et, pourquoi pas, d'être lu ailleurs que dans la confidences des sphères très surveillées de ce monde interlope (ou internet, c'est comme vous voudrez).

Il est toujours permis de rêver, et le bon père François, dans sa mansuétude de bonimenteur, ne me fera pas payer le moindre sou de TVA sur mes espérances, fussent-elles vaines.


Xavier Lainé
21 juillet – 16 septembre 2014


vendredi 21 mars 2014

Poïésis 35 – Rien ne se perd, sauf le temps



"Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier des vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède."

Marguerite Yourcenar



De mains de maîtres anonymes - Notre Dame de Paris – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés


J’ai donc longuement écrit sous le coup de la colère. Mais c’est contre moi-même qu’il me fallait me retourner : tant pris par le tourbillon d’exister que j’aurais voulu être partout, épandre paroles et actes à tous les vents d’une campagne d’où j’aurais voulu voir naître un petit fragment d’espoir. Si belle naïveté que celle qui nous prend, lorsqu’on croit encore qu’un autre monde pourrait se construire de mains d’hommes !

En fait me voilà devant l’évidence même de n’être point fait pour cette escalade. Et une fois de plus de m’être laissé happer par cette volonté de changer le monde qui n’œuvre que très ou trop peu à ses nécessaires et profondes mutations.
Me voilà, affublé d’être poète ou penseur (à défaut d’être panseur), en devoir de répondre quand aucune réponse ne me semble satisfaisante. Mine de rien, je me suis laissé appâter, croyant encore au dialogue, à l’échange mutuel respectueux des uns et des autres, disant ce que j’ai sur le cœur ; sans crainte d’être jugé.

C’était sans compter sur un tempo qui n’est pas mien, des impératifs qui n’ont rien à voir avec la vie quotidienne, un engagement qui ne sait pas grand chose de ces petits embarquements quotidiens, une considération du pouvoir comme condition du changement.
Alors, les vieux démons couvent sous la braise électorale. Il convient de se soumettre au rituel, et, à défaut, accepter la marge. Faute de répondre aux impératifs du débat formaté, il me faut observer ce qui est : vous faites votre possible, soit ; vous mouillez la chemise ; vous mettez les mains dans le cambouis. Car ce que vous souhaitez c’est d’être grands vizirs à la place du grand vizir.
Rien ne serait possible hors la prise du pouvoir. Alors le seul objectif immédiat tient dans votre programme, au demeurant fort travaillé, et dont nous devrions débattre en temps et heures fixés par le rythme même d’une campagne.

Avec le risque de ne pas obtenir le résultat escompté, et donc, de dépit, que tout rentre dans l’ordre immuable d’un système à l’agonie. Vous aurez mené la bataille en ordre serré, avec les raisons impératives inhérentes à un fonctionnement démocratique qui prive le peuple de sa parole. Vous serez resté dans le même sempiternel raisonnement qui veut qu’une élite parle au nom du nombre.
Le monde, lui, continue de tourner comme il tourne, en la faveur des éternels possédants qui le taillent à feu et à sang.

Moi, de mon nom, je vous soutiens, nom parmi les noms, puisqu’il en fallait. Et vous me reprocherez, à juste argument, de n’avoir pas su ou pas pu me libérer du piège de ma vie ordinaire pour venir avec vous parler de ce qui est à votre programme.
Piégé, je n’ai pas osé retirer mon nom, puisque, la démocratie locale étant ce qu’elle est, vous êtes les seuls à défendre quelque chose qui s’approcherait de mes rêves, sans pour autant que j’en reconnaisse tout le contenu.

Nous en avons parlé : il y a, il est vrai, une certaine frustration à émettre des idées sans pouvoir les défendre jusqu’à leur aboutissement. Mon ego en prend un sacré coup, d’autant que de partout, ce que je vois n’est qu’exacerbation de cet individualisme que le système cultive pour mieux cacher en quelles misères il conduit ses membres. Alors les idées sont ici et là reprises, sans en avoir vraiment discuté. Cette phagocytose des idées, je ne peux que l’applaudir comme honneur qui m’est fait, moi qui à vos yeux me défile dans ma tour d’ivoire et d’écriture.

Pour vous il faut écouter le peuple, et vous avez raison, sauf qu’un peuple aveuglé par tant d’années de corruption de son esprit ne me semble pas forcément être de bon conseil, et qu’il faudrait travailler, non à une écoute populiste, mais à créer les conditions qu’il puisse exprimer lui-même ses revendications, sans avoir besoin de confier son destin à une élite capable de mettre noir sur blanc ce qu’il est sensé attendre.
Peu importe : il vous faut du soutien enthousiaste, puisque vos idées se doivent de triompher.
« Hasta siempre », me dites-vous, en dignes héritiers de toutes les révolutions avortées.
Me voilà réduit à une parole semi-clandestine, votre parole se voulant dominante et la mienne négligeable puisque non impliquée à votre niveau de « conscience ».
Il me reste à souhaiter que nos consciences puissent être différentes mais convergent pour constituer un domaine commun qui soit ferment d’un travail constructif. Et vous avez votre raison de penser comme vous pensez et de rejeter ce qui ne vous ressemble pas.

Me voilà donc en train de prendre acte de la difficulté à nous comprendre.
Un instant j’avais cru que vous aviez changé, que ma parole et la vôtre pouvaient se mêler non pour se dominer, mais pour construire. Disant cela je me trompe. Je retombe dans l’ornière que l’état de pensée du système m’impose. Je voudrais que ma parole soit, comme une vérité quand elle n’est rien, tant qu’elle ne sait pas se faire écho de celle des plus déshérités.
S’il s’agit fondamentalement de travailler à la grandeur des Hommes, notre vision diverge : il s’agit pour vous de parvenir au pouvoir, et tenant celui-ci de la faire triompher ; je pense au contraire à la nécessaire invitation au changement en chaque être vivant qui s’ignore encore humain. Mon invitation est à privilégier la réflexion qui rende l’action incontournable, tandis que vous considérez l’action comme un préalable.

Vous voudriez que le poète applaudisse. Or il n’a rien à faire sinon observer que vous mouillez votre chemise, trempez vos mains dans le cambouis, le vôtre et le mien n’ayant que peu de chose en commun sauf à nous regarder comme complémentaires.
Mon cambouis est quotidien, il ne se limite pas à une prise d’un pouvoir, il est ce que tous les déshérités, toutes les victimes de ce monde viennent déposer entre mes mains, au risque de l’épuisement. Il n’a rien à voir avec des réflexions à court terme, une culture à répandre avec le geste auguste du semeur de Millet.
Ce que je sème chaque jour ne détient aucune vérité, invite chacun à grandir dans ses épreuves, non pour accepter ou se projeter dans des lendemains qui déchanteront de fait, mais à trouver les outils pour ne pas accepter la fatalité d’un sort peu enviable.
Et demain lorsqu’ils me demanderont comment transformer leurs ardents désirs par un vote, je dirai bien sûr qu’il faut aller vers vous, même si je n’y croirai pas vraiment.

Pardonnez-moi de vous demander d’abaisser votre enthousiasme à ma modeste performance de penser hors de sentiers battus.
Je n’ai jamais eu la moindre prétention de détenir quelque parcelle de vrai, mais humblement de me mettre en recherche, et si vous n’étiez venus me chercher, je n’aurais rien revendiqué.
Or, vous l’avez fait, me donnant dès cet instant le devoir d’attirer votre attention sur ce qui me choque, ne me convainc pas…

J’ai écrit une première fois avec colère. Une fois rentré, je me suis rendu compte qu’elle était tournée contre moi-même, et qu’il me fallait tout de même réutiliser les mots jetés avec hargne. J’espère que vous ne serez pas étonnés de mon propos étalé au grand jour.
A penser librement, oui,  on est seul, et c’est de ce hunier qu’il nous faut contempler les actes non pour les approuver avec béatitude, mais pour vous pousser plus loin.
Si vous ne croyez pas en mes capacités, vous me permettrez de croire en les vôtres. Et c’est bien pourquoi je ne cesserai de répandre ma parole, non pour qu’elle soit suivie, mais qu’elle porte l’estocade en la plaie qu’il faut aiguiller pour qu’elle vous aide à fomenter les cicatrices nécessaires à ce monde blessé.

Je ne suis rien. Vous pensez être tout. Je n’ai que mots à avancer, dans la nuit et le jour qui gagnent. J’espère encore en quelque étoile tardive, malgré l’âge qui me rend sceptique. Je rentre chez moi, au silence que vous m’avez fait quitter un instant pour mieux en apprécier la qualité nécessaire à mon indépendance d’esprit.
Le peuple fera ses choix. Je crains simplement qu’il vous déçoive une fois de plus, qu’il se prête mal à votre vision des choses… et qu’il se réfugie en de bien tristes bras, privé d’une qualité de réflexion que pourtant vous êtes à même de lui fournir, avec une petite once d’ouverture en plus.

Rien n’est jamais perdu, sauf le temps.

Xavier Lainé
7-15-21 mars 2014




dimanche 9 février 2014

Poïésis 34 – Heureux les non-inhumains



Pouvons-nous vivre dans ce monde dont l’événement historique n’est rien d’autre qu’un enchaînement incessant d’élans illusoires et d’amères déceptions ?

Edmund Husserl



Toujours rues anonymes - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Mais peut-être le terme « dévoyer » était-il un peu fort. Détourner aurait été plus juste, bien qu’encore. Voyez l’importance des mots et de leur sens ?
C’est peut-être toute la difficulté du discours politique, cette perte du sens des mots avec glissements sémantiques obligés et au final petit sentiment d’avoir pris les vessies pour des lanternes.
On n’enseigne plus depuis des lustres la rhétorique. Qu’enseigne-t-on, d’ailleurs qui permettent à l’enfant de se déterminer selon un sens, une éthique, un vocabulaire précis et méticuleux.
La langue se perd non sous les coups de boutoir de cet autre que les plus réactionnaires stigmatisent, mais sous nos propres acharnements à la vider de ce qui fait sa signification.
Freud y perdrait son latin, et avec lui tous les linguistes du passé, penchés sur les signifiants et signifiés d’un langage toujours en construction.
Ici on creuse, on évide, on ouvre la cage des mots pour qu’ils s’envolent au loin, ne leur laissant aucune chance de rattrapage.
Une fois les mots et leur sens perdu, on s’étonne de l’incompréhension générale.

C’est ainsi qu’un fossé se creuse peu à peu entre ce qui est dit et la portée des actes.
Lorsqu’un monde est bâti sur le savoir faire parler de lui de quelques matamores, on pourrait s’attendre à une certaine exigence de tous ces beaux parleurs.
C’est l’inverse qui se produit. Plus ils causent et moins ils sont entendus pour la simple et unique raison qu’à force d’aligner mots sans queues ni têtes, dépourvus de ce qui pourrait être nommé une parole, plus personne ne peut croire encore que ce qui est dit sera fait.
En cela la « classe » (qui en manque totalement) politique contribue à dissoudre un des facteurs principaux de notre humanisation.
Car c’est quand même ce qui nous distingue au sein du règne animal, que cette capacité à créer des concepts et les nommer. C’est ce qui jusqu’ici aura permis à la notion de « progrès » d’aller jusqu’au bout de son absurdité, une fois le mot réduit à une expansion industrielle suivie d’un consumérisme de masse.
Si philosophie et spiritualités nourrissaient l’esprit des Hommes en les invitant à se réfléchir au monde, et à réfléchir sur le monde qui les entoure, les nouveaux prêtres du profit et du consumérisme sans âme, au contraire ont besoin d’organismes interchangeables à l’infini, dépourvus de toute pensée de leur état.

Il leur fallait imprimer dans les circuits attentisme et consumérisme. Il leur fallait faire rentrer la fatalité comme seul langage politique qui tienne. Et ainsi affirmer leurs dogmes économiques éculés, infondés, et basés sur des principes ou lois inexistant.
Pour arriver à leur fin, il ont du faire monter dans les rangs de droite comme de gauche les dirigeants capables de faire avaler leurs couleuvres, et peu à peu façonner le monde à l’horizon borné de leurs partages de dividendes.
Le divorce entre le peuple et l’Etat est ainsi consommé, tout discours discrédité avant même d’avoir été vraiment entendu.
Et comme les discours demeurent les mêmes, centrés sur des idées programmatiques dont la grande majorité se moque, la faille grandit.

Il nous faut bien comprendre cette misère totale du langage qui construit les incompréhensions. Rien ne pourra changer si nous ne réinvestissons pas la langue et sa richesse créative.
Si nous sommes qui nous sommes, c’est grâce à deux processus de notre hominisation : notre station verticale et notre capacité à créer du lien. Or c’est à ce dernier processus que s’attaquent le psychopouvoir médiatique et ses relais politiques.
Il ne s’agit pas ici d’une théorie du complot supplémentaire. Je ne crois pas que celles et ceux qui dirigent l’économie et l’Etat entrent dans d’aussi subtils raisonnements. Ils n’ont qu’un horizon : la préservation et l’augmentation de leurs gains, au mépris du sort de leurs congénères. Tout est bon pour parvenir à plus d’accumulation  de profits, les technosciences venant se conjuguer parfaitement à leur soif insatiable.

L’extension du domaine de la misère n’aide pas une réflexion citoyenne. C’est pourquoi il serait urgent de mobiliser celles et ceux que cette dernière empêche de dormir.
Il n’y aura pas non plus de changement possible si quelques notions de solidarité active ne sont pas réapprises.
Déclarons notre dégoût de ce monde qui répand misère et pauvreté absolues. Ouvrons nos portes, n’attendons rien ni personne pour ouvrir nos intelligences et créer les lieux de dissidence, d’accueil. Créons aujourd’hui les réseaux capables de ne laisser personne sur le bord du chemin et parlons, échangeons, ne nous lassons pas de rétablir les mots dans leur sens premier, celui de nous situer comme hommes et femmes dans un milieu, sur une terre, aux côté de nos semblables qui n’ont qu’une soif, celle d’atteindre ou de tendre vers ce petit plus d’humanité, à défaut de savoir définir ce qui nous ferait humains.
Soyons donc les plus non-inhumains possibles comme dirait Bernard Stiegler. Et laissons l’inhumanité à celles et ceux qui ne savent fonctionner qu’à la taille de leur portefeuille, au carburant de leur haine.
La tâche est immense. Elle ne nécessite au fond aucun discours. Elle ne devrait non plus faire l’objet de mon écriture. Puisqu’il est si simple de se parler en frères plutôt que se défier de toutes et tous.

Xavier Lainé
1er février 2014