dimanche 19 janvier 2014

Poïésis 32 – Culture & « culture »



La question culturelle est une des grandes affaires du présent. Elle se déploie dans plusieurs directions : celle des origines d’une culture, de sa genèse, de son élaboration à travers les siècles ; celle de son affirmation face à d’autres cultures et de sa conscientisation, d’où la référence à l’écriture comme une possible solution pour lui donner forme pérenne ; celle du relais bien aléatoire entre les générations.

Odette & Michel Neumayer




Tisser des liens - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés




Parfois le discours me hérisse le poil. Je me sais marchant hors des clous, aveugle aux conventions, mais si exigeant sur les mots.
Voilà que ce temps met derrière ceux-là autre chose que ce qu’ils disent.
Ou plutôt on s’escrime à limiter leur portée, à réduire leur symbolique au strict minimum politiquement admissible en terrain balisé de pensées prêtes à l’emploi.
Chacun vient sur le devant de la scène, invoque sa sainte trinité de penseurs utiles, déconnectés de la réalité qui fut la leur. On fait de la parole d’un Marx, d’un Lénine, dogme gravé dans le marbre d’une culture à développer.
Car bien sûr, celles et ceux qui ne connaitraient pas nos illustres penseurs seraient des incultes qu’il faudrait « éduquer » dans le cadre d’un « développement culturel »…
Voilà qui en dit long sur les capacités d’écoute de ceux qui viendront sous peu briguer nos suffrages.
A suivre un tel raisonnement, il y aurait d’un côté celles et ceux qui auraient le sésame culturel, et les autres, ces ignares qui ne vont jamais au cinéma, au théâtre, voir les expositions. Celles et ceux-là n’auraient rien à exprimer car ne possédant pas les clefs.
C’est, anthropologiquement, une absurdité.

Mais pour sortir du raisonnement dogmatique, il faut aller chercher ailleurs. Il ne faut pas se priver de lire et créer des liens, de voir qu’il n’est aucun penseur qui soit coupé de ceux qui l’ont précédé, ni de l’époque qui fut la sienne.
Marx et Lénine hors du contexte de développement industriel du XIXème siècle n’ont aucun sens. En rester à leur pensée dans le contexte agonisant de cette même société et de son remplacement progressif, depuis trente ans par le contrôle oligarchique des attentions à travers la société du spectacle, avec l’appui des technologies médiatiques contrôlées par les puissances financières, ne peut que contribuer à l’échec et à l’enfermement.
La montée du Front National, y compris dans l’esprit de gens jusqu’ici catalogués de « gauche » est le symptôme de cette bévue.
Chaque temps nécessite de remettre en chantier nos modes de pensées, faute de quoi il faut s’attendre, comme le XXème siècle nous l’a appris à voir surgir le mufle hideux des totalitarismes et le recul de notre humanité, remise aux calendes grecques  d’un avenir radieux toujours promis au bout du tunnel interminable des impuissances politiques.

Faut-il donc œuvrer à un « développement culturel », ou tenter de persuader que la culture n’est pas ce que la bourgeoisie au pouvoir depuis des lustres, même lorsqu’elle est « bien-pensante », entend par là ?
A quoi doivent donc servir les aides, les subventions, ce gâteau que les « professionnels » de la culture savent se faire attribuer au risque d’un cahier des charges sans consistance.
S’agit-il d’abreuver le « petit peuple » d’une culture formatée où de l’aider à croître dans sa propre culture, trouvant dans les œuvres de quoi alimenter son propre esprit créatif ?
N’y aurait-il de culture que celle propagée par les idées. Ou conviendrait-il d’inclure dans la réflexion culturelle celle qui touche à la science, à la technique, à l’économie, à la philosophie, à la santé ?
Voilà qui me semble être le nœud à dénouer. De cette question pourra naître ce que peut faire l’élu, inclus dans une pensée bien plus large que la simple gestion des affaires, avec maintien des césures admises par la conception bourgeoise de la société héritée des XIX et XX èmes siècles.
Or, curieusement, ces questions sont réservées à des débats nationaux et sont exclues des conceptions locales de la politique.
On se contente de reprendre les modèles hérités, et de les gérer autrement… Quitte à très rapidement pleurer sur la désaffection du public, lassé de devoir jouer le rôle de l’oie gavée, et qui se tourne alors vers les sirupeuses sirènes du conformisme télévisuel et informatique dont on sait depuis Michel Foucault et encore plus avec Bernard Stiegler quelle forme de psychopouvoir le manipule aux seules fins de préserver l’esprit consumériste.

Or ce n’est nulle part ailleurs qu’au quotidien que se forge une culture. A l’heure où les nostalgiques des totalitarismes se gargarisent d’identité, les nôtres se forment dans une manière de nous vivre, dans ou hors l’espace que le monde des puissants et des dominants nous alloue.
Ainsi peu à peu, pour ceux qui ne peuvent s’offrir le luxe des plaisirs culturels de la bourgeoisie, se créent des réseaux de connaissance et d’échange où se croisent l’art plastique, la danse, le cirque, la musique, la poésie sous sa forme chantée ou slamée. Rien n’arrête la créativité des Hommes, qu’ils aient ou non un toit, ou de quoi mettre dans leur assiette.
La seule différence de taille entre le « développement » culturel appelé par la bourgeoisie (y compris celle « éclairée » qui se dit de gauche) et cet autre versant culturel réside dans la valeur marchande affirmée des œuvres chez les uns, soumises à la nécessité d’un formalisme académique (même si les académies en dénient l’existence), et la gratuité, le partage, la valeur non marchande qui s’exprime dans l’importance des émotions chez les autres.
Les uns sont dans le raisonnement prétendu lucide, tandis que les autres marchent à la « vibration », et ce sont deux mondes opposés qui n’ont rien en commun sinon que les premiers auraient tendance à déconsidérer les seconds du fait de leur marginalité.
Mais il y a de plus en plus de monde, dans la marge, tout le beau monde feint de l’ignorer.

La question primordiale à toute entrée en débat de la culture serait d’abord d’engager les solidarités nécessaires à l’éradication de la pauvreté.
Inutile discours, vaines volontés que de se plaindre des difficultés de diffusion de la culture lorsque un bon quart de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. L’exclusion culturelle suit de près la dépossession économique et l’empêchement social.
Or les structures existantes ne se posent même pas la question, tant il est évident pour la bourgeoisie dominante que la culture est un domaine qui lui est propre et dont elle aurait mission d’évangéliser les masses laborieuses afin de lui donner les clefs du trésor qu’elle serait seule à posséder.

Si le prix unique du livre ne saurait être contesté comme mesure d’essence démocratique, par exemple, considérer le livre et la lecture comme le seul véhicule possible de la pensée relève d’un anthropocentrisme occidental de nature colonial et totalitaire.
Si le théâtre et le spectacle vivant se doivent d’être subventionnés, il n’est que trop visible que le système d’attribution de ces mannes démocratiques exclut d’office tout ce qui ne peut être considéré par la bourgeoisie dominante comme théâtre ou spectacle vivant et voue ceux qui n’ont pas accès aux réseaux « professionnels » à végéter dans l’ombre de ce que l’esprit dominant impose comme référence en la matière.
Si l’art se doit d’être exposé et reconnu dans des galeries officielles, sans se poser la question de ce qui jaillit de sa marge, nous ne pouvons qu’assister à un étouffement de la création par le monopole des « artistes » réputés tels.

Mais peut-être viendrez-vous me dire que la preuve de la démocratisation de la culture est une réalité compte tenu du nombre d’ouvrages publiés, de pièces de théâtre mis en scène, d’œuvres exposées.
Voilà comment le culte fétichiste du chiffre dévoie toute idée de démocratie. Car en la matière,  le nombre ne crée pas forcément l’espérance créatrice. Les arcanes de la reconnaissance ne fonctionnant qu’à huis clos, dans des comités plus ou moins occultes sous l’influence d’un « lobbying » des artistes déjà dans la place et de ceux qui en connaissent, par leur propre formation professionnelle les rouages, la création reste réservée à cette élite qui se reproduit sans cesse, comme Pierre Bourdieu l’a si bien souligné dans son ouvrage « Les règles de l’art ».
Rien de changé au fond depuis le fait du prince qui octroyait moyens de subsistance  aux artistes capables de lui conférer une aura civilisatrice sans pour autant en finir avec la violence sous toutes ses formes.
Comme hier, les puissants continuent à publier, mettre en avant y compris les pensées qui les combattent, achètent la parole et la création pour en faire leur propriété, moyen d’écrasement de toute volonté créatrice populaire réelle.
On a vu ainsi la bourgeoisie triomphante d’après 1789, niveler les régions, interdire des langues, façonner le mythe de la nation comme source de progrès, sans discernement. Ce que les révolutionnaires avaient contesté s’est trouvé  ainsi remis en selle par le biais d’un centralisme exacerbé. Exit tout ce qui relève d’une parole venue d’en bas, la seule culture validée émanant de ceux pompeusement titulaire des seuls diplômes institués par l’Etat.
L’apothéose de cette culture dominante se trouve désormais visible dans le culte voué aux experts en tous genres, aux économistes sans conscience, à la science sans âme, formant une oligarchie qui aurait seule le droit de dire le bien par l’état de ses compétences.
L’autodidacte, le penseur sans diplôme, le poète non universitaire, l’écrivain non formé aux métiers du livre, dans ce système fermé, ne peuvent que très difficilement trouver leur place, leur exception confirmant la règle.

Il ne peut donc y avoir de véritable examen de la question culturelle sans se donner les moyens de rompre avec les rouages bien huilés, si bien huilés que nul ne songe même, d’un côté comme de l’autre de la barrière à en contester l’existence.
Rompre avec la domination culturelle de quelques uns sur le plus grand nombre nécessite d’ouvrir tout un chacun à d’autres dimensions culturelles que celles véhiculées par la pensée dominante. Que chacun puisse être créateur de sa propre vie comme œuvre d’art, trouvant de ce fait les moyens d’exprimer à sa manière une vision du monde et de l’espace, voilà qui serait proprement évolutionnaire.
Car créer est, au même titre que se nourrir, se loger, s’habiller, un de ces produits de première nécessité capable de nous faires plus humains, et de tendre vers une citoyenneté assumée et responsable, hors des discours citoyens édictés par quelques édiles ou candidat aux postes électoraux.

Xavier Lainé

19 janvier 2013




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