dimanche 9 février 2014

Poïésis 34 – Heureux les non-inhumains



Pouvons-nous vivre dans ce monde dont l’événement historique n’est rien d’autre qu’un enchaînement incessant d’élans illusoires et d’amères déceptions ?

Edmund Husserl



Toujours rues anonymes - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés


Mais peut-être le terme « dévoyer » était-il un peu fort. Détourner aurait été plus juste, bien qu’encore. Voyez l’importance des mots et de leur sens ?
C’est peut-être toute la difficulté du discours politique, cette perte du sens des mots avec glissements sémantiques obligés et au final petit sentiment d’avoir pris les vessies pour des lanternes.
On n’enseigne plus depuis des lustres la rhétorique. Qu’enseigne-t-on, d’ailleurs qui permettent à l’enfant de se déterminer selon un sens, une éthique, un vocabulaire précis et méticuleux.
La langue se perd non sous les coups de boutoir de cet autre que les plus réactionnaires stigmatisent, mais sous nos propres acharnements à la vider de ce qui fait sa signification.
Freud y perdrait son latin, et avec lui tous les linguistes du passé, penchés sur les signifiants et signifiés d’un langage toujours en construction.
Ici on creuse, on évide, on ouvre la cage des mots pour qu’ils s’envolent au loin, ne leur laissant aucune chance de rattrapage.
Une fois les mots et leur sens perdu, on s’étonne de l’incompréhension générale.

C’est ainsi qu’un fossé se creuse peu à peu entre ce qui est dit et la portée des actes.
Lorsqu’un monde est bâti sur le savoir faire parler de lui de quelques matamores, on pourrait s’attendre à une certaine exigence de tous ces beaux parleurs.
C’est l’inverse qui se produit. Plus ils causent et moins ils sont entendus pour la simple et unique raison qu’à force d’aligner mots sans queues ni têtes, dépourvus de ce qui pourrait être nommé une parole, plus personne ne peut croire encore que ce qui est dit sera fait.
En cela la « classe » (qui en manque totalement) politique contribue à dissoudre un des facteurs principaux de notre humanisation.
Car c’est quand même ce qui nous distingue au sein du règne animal, que cette capacité à créer des concepts et les nommer. C’est ce qui jusqu’ici aura permis à la notion de « progrès » d’aller jusqu’au bout de son absurdité, une fois le mot réduit à une expansion industrielle suivie d’un consumérisme de masse.
Si philosophie et spiritualités nourrissaient l’esprit des Hommes en les invitant à se réfléchir au monde, et à réfléchir sur le monde qui les entoure, les nouveaux prêtres du profit et du consumérisme sans âme, au contraire ont besoin d’organismes interchangeables à l’infini, dépourvus de toute pensée de leur état.

Il leur fallait imprimer dans les circuits attentisme et consumérisme. Il leur fallait faire rentrer la fatalité comme seul langage politique qui tienne. Et ainsi affirmer leurs dogmes économiques éculés, infondés, et basés sur des principes ou lois inexistant.
Pour arriver à leur fin, il ont du faire monter dans les rangs de droite comme de gauche les dirigeants capables de faire avaler leurs couleuvres, et peu à peu façonner le monde à l’horizon borné de leurs partages de dividendes.
Le divorce entre le peuple et l’Etat est ainsi consommé, tout discours discrédité avant même d’avoir été vraiment entendu.
Et comme les discours demeurent les mêmes, centrés sur des idées programmatiques dont la grande majorité se moque, la faille grandit.

Il nous faut bien comprendre cette misère totale du langage qui construit les incompréhensions. Rien ne pourra changer si nous ne réinvestissons pas la langue et sa richesse créative.
Si nous sommes qui nous sommes, c’est grâce à deux processus de notre hominisation : notre station verticale et notre capacité à créer du lien. Or c’est à ce dernier processus que s’attaquent le psychopouvoir médiatique et ses relais politiques.
Il ne s’agit pas ici d’une théorie du complot supplémentaire. Je ne crois pas que celles et ceux qui dirigent l’économie et l’Etat entrent dans d’aussi subtils raisonnements. Ils n’ont qu’un horizon : la préservation et l’augmentation de leurs gains, au mépris du sort de leurs congénères. Tout est bon pour parvenir à plus d’accumulation  de profits, les technosciences venant se conjuguer parfaitement à leur soif insatiable.

L’extension du domaine de la misère n’aide pas une réflexion citoyenne. C’est pourquoi il serait urgent de mobiliser celles et ceux que cette dernière empêche de dormir.
Il n’y aura pas non plus de changement possible si quelques notions de solidarité active ne sont pas réapprises.
Déclarons notre dégoût de ce monde qui répand misère et pauvreté absolues. Ouvrons nos portes, n’attendons rien ni personne pour ouvrir nos intelligences et créer les lieux de dissidence, d’accueil. Créons aujourd’hui les réseaux capables de ne laisser personne sur le bord du chemin et parlons, échangeons, ne nous lassons pas de rétablir les mots dans leur sens premier, celui de nous situer comme hommes et femmes dans un milieu, sur une terre, aux côté de nos semblables qui n’ont qu’une soif, celle d’atteindre ou de tendre vers ce petit plus d’humanité, à défaut de savoir définir ce qui nous ferait humains.
Soyons donc les plus non-inhumains possibles comme dirait Bernard Stiegler. Et laissons l’inhumanité à celles et ceux qui ne savent fonctionner qu’à la taille de leur portefeuille, au carburant de leur haine.
La tâche est immense. Elle ne nécessite au fond aucun discours. Elle ne devrait non plus faire l’objet de mon écriture. Puisqu’il est si simple de se parler en frères plutôt que se défier de toutes et tous.

Xavier Lainé
1er février 2014




1 commentaire:

  1. " Déclarons notre dégoût de ce monde qui répand misère et pauvreté absolues. Ouvrons nos portes, n’attendons rien ni personne pour ouvrir nos intelligences et créer les lieux de dissidence, d’accueil. Créons aujourd’hui les réseaux capables de ne laisser personne sur le bord du chemin et parlons, échangeons, ne nous lassons pas de rétablir les mots dans leur sens premier, celui de nous situer comme hommes et femmes dans un milieu, sur une terre, aux côté de nos semblables qui n’ont qu’une soif, celle d’atteindre ou de tendre vers ce petit plus d’humanité, à défaut de savoir définir ce qui nous ferait humains.
    Soyons donc les plus non-inhumains possibles comme dirait Bernard Stiegler. Et laissons l’inhumanité à celles et ceux qui ne savent fonctionner qu’à la taille de leur portefeuille, au carburant de leur haine."

    Oui Xavier, mille fois Oui !!!

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