dimanche 26 janvier 2014

Poïésis 33 – Et finalement non



Une goutte d’eau puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit.


Gaston Bachelard



De l’eau sous les ponts - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés

  


S’il est une question à laquelle je n’avais pas songé, c’était bien celle de ma présence sur une liste aux élections municipales.
Je restais donc un peu embarrassé lorsque vous me proposâtes d’en être, un samedi matin, sur le marché. Ne savais que répondre à une telle sollicitation inimaginable.
Je demandais un délai de réflexion. Et mes idées reprirent leur chemin poétique, sans s’arrêter à cette question que j’eu tendance à prendre comme une boutade.
Le temps a passé, l’idée aussi. Je me consacrais à mes troupeaux de mots et de maux, sans même revenir en pensée à une telle éventualité.

Mais voilà qu’un coup de téléphone entre deux fêtes vient de nouveau remuer le couteau dans les idées. Vous me demandez d’être sur votre  liste « citoyenne ». Et me voilà un peu désemparé : que faire en ces circonstances ?
Alors nous discutons un peu. Bien sûr que nous semblons d’accord sur l’essentiel, mais la méthode me laisse devant une impressionnante liste de questions : où pourrait être ma juste place ? Qu’appelez-vous liste citoyenne ? Que veut dire le mot citoyen aujourd’hui où tout est fait pour que celui-là se démette, soit dépossédé de toute forme d’autorité sur la chose politique ? Y a-t-il une place pour un poète, pour une réflexion libre et sans tabous au sein d’une liste voire d’un conseil municipal ? Une mairie serait-elle le lieu où concrétiser déjà nos rêves d’action, de culture, de solidarité concrète ?
Mes questions demeurent et je vous demande de pouvoir poursuivre notre réflexion commune. Je ne suis d’aucun parti sinon celui d’un grand rêve d’humanité. J’ai beaucoup appris mais peut-être pas encore assez de mes engagements militants passés pour ne pas m’engager à la légère, et demander à ne pas être qu’un nom supplémentaire sur une liste apportant ainsi ma caution sans faille à un « programme » auquel je n’aurais pas contribué.
Vous ne me dites pas tout de suite que le temps presse. Et nous en restons là.

Le silence s’installant, ignorant tout de vos délais et de vos débats, je cherche conseil auprès de ma famille, de mes amis, de ceux avec qui il serait possible d’engager quelques batailles pour plus de solidarité, de culture, pour une autre dimension de la santé.
Je vais, je viens dans la ville, j’interroge et je tente de comprendre les raisons de votre sollicitude.
Je découvre qu’il n’est aucun rapport, ce que j’aurais pu croire, entre votre démarche et l’assemblée citoyenne qui œuvre depuis quelques années déjà, sur le terrain, à faire vivre des pratiques qui dépassent les réflexions d’appareils politiques que sont vos partis.
J’espérais pourtant et je connais des gens qui auraient pu, avec qui il aurait été intéressant d’œuvrer mais tous ont fini par décliner toute possibilité « d’alliance » sur un programme auquel ils ne pourraient participer qu’une fois remis leur reddition.
Je m’en inquiète, je multiplie les contacts pour tenter encore de comprendre comment nous en sommes là.
Je me dis que quelque chose ne tourne pas rond dans la démarche, que peut-être, faute d’avoir rencontré et enrichi la réflexion avant, d’avoir mis en place les structures de cet enrichissement d’une pensée citoyenne, vous voilà pris de court.

Pourtant l’assemblée citoyenne aurait pu être ce lieu, en acceptant le jeu des contradictions liées à des cheminements différents, à des points de vue divergents, mais qui tous convergent vers un besoin de plus d’humanité. Qu’est-ce qui fait que, en deux mandats nous n’ayons pas pu trouver la dynamique salutaire, capable d’organiser une opposition ferme, capable d’une véritable alternative à la gestion entrepreneuriale de notre ville ?
Je continue à m’interroger. Je reviens sur mon propre parcours. Je me rappelle avec quelle fougue je défendais au dehors le « socialisme réel » et à quels obstacles je me heurtais en dedans pour que nous prenions distance avec des règles totalitaires, centralisatrice, une propension à adopter les idées venant des dirigeants comme des dogmes, des paroles d’évangile…
J’en arrive à me dire que le nœud est peut-être là. Que ce fut peut-être une chance que d’avoir été viré de mon entreprise pour la liberté de mon discours syndical, et d’avoir mordu douloureusement la poussière des années quatre-vingt. Il faut parfois un mur pour arrêter une course folle. Si rien ne vient en travers du chemin on fonce, on s’imagine détenir une raison sinon « la » raison, et on ne voit même plus que tout autour plus personne ne suit, que les autres, ceux d’en face, eux, ont très bien su créer les outils de leur domination, niveler les esprit, taper assez fort sur les fortes têtes pour faire rentrer dans le rang le troupeau rendu docile à force de chantage.
Chantage à l’emploi, chantage au revenu, chantage à la reconnaissance, chantage à la pratique professionnelle, chantage à la place dans les réseaux culturels.
J’ai tout connu de ces pressions inadmissibles qui vous fragilisent, qui vous font douter de vous-même au point même, parfois, de vouloir en finir.
J’ai connu, j’ai eu cette chance dans ma malchance. Et œuvrant  à ma propre reconstruction, j’ai pris mes distances avec tout appareil qui soit vecteur de pensées ficelées. J’ai désappris à vivre dans la certitude d’une raison pour voyager de doutes en doutes.
Y aurait-il une place pour le doute et l’incertitude, porte ouverte à la réflexion collective qui soit la résultante de nos hésitations sur nos besoins primordiaux, les moyens de les satisfaire dans une équipe politique locale ?

Je sais qu’en face, dans sa grande magnanimité, le chef sent bien les valses hésitations d’une pensée qui ne s’appuie sur aucun dogme économique ou philosophique. Il est tellement plus facile de faire marcher au pas, et par pragmatisme opportuniste, de saupoudrer les dogmes de quelques mesures non dénuées de bon sens.
On fait croire que, mais c’est pour mieux te regarder et finir par te croquer mon enfant…
Il faut bien constater qu’en l’absence de véritable lieu et occasion de débat public cette forme là de politique n’est pas sans effet sur les soutiens qu’elle sollicite et entraîne.
Il se trouve même des gens sincèrement de « gauche » (mais cette dénomination, quel sens a-t-elle dans la vie quotidienne ?) pour se laisser abuser. On copine sans regarder au danger du copinage, mais à la clef, il se trouve toujours un bénéfice à défendre, une subvention, une aide, une salle pour se réunir… Le pouvoir totalitaire commence dans ces petites grâces accordées à l’adversaire en contrepartie de ses petites compromissions. L’art et la culture façon Jack Lang en connaît un rayon sur ce clientélisme qui ne permet pas l’expansion des pratiques mais leur cloisonnement à la minorité qui sait « professionnellement » se faire valoir et obtenir les crédits.

Que pourrais-je faire, moi dans cette galère, sinon ramer comme les autres, entrer comme eux dans des débats biaisés qui ne touchent jamais au fond des problèmes car il faut répondre par un programme concret ; économiquement crédible.
Et si, pour une fois, on ne parlait pas de programme mais d’idées, de leur foisonnement, comme la vie qui manque en notre cité.
Comment faire vivre des idées dans une ville où chacun rentre vite chez lui passé dix-neuf heure, où les réunions, pour être fréquentées des retraités et des seuls salariés et fonctionnaires à trente cinq heures, ne peuvent avoir lieu qu’à dix-huit heure trente, excluant de ce fait des pans entiers d’une population qui demeure seule devant l’adversité, ruminant ses défaites annoncées, potentiellement livrée de la sorte aux griffes des pires idéologies ?
Je dois reconnaître ne pas avoir de solution toute faite, sinon qu’une fois de plus, peut-être, c’est dans la vraie vie qu’il nous faut puiser les idées. Je me souviens d’un temps où dans chaque quartier on savait encore se réunir, chez les uns ou les autres, pour parler politique, débattre, partager un repas, une boisson… Ces temps sont-ils désormais révolus et nos portes verrouillées ?

Vous me proposiez donc de me joindre à vous, d’entrer en lice et de concourir, sur vos listes, pour quelque poste municipal.
J’aurais voulu pouvoir dire oui, mais non, c’est impossible. Non que je garde quelque rancœur mais je ne supporte plus ces débats figés, ces attitudes mercantiles visant à remplir les urnes de bulletins infondés.
Pardonnez-moi, amis, de ne pas marcher du même pas, d’aller à rebrousse poil sur le chemin que vous tracez.

J’en étais là de mes réflexions quand je vous rencontrais, entre deux averses, sous la porte Saunerie. Vous me posiez encore la question, et je vous ai répondu… « Non ». Je vous ai entendu dire que ma position ne vous étonnait pas. Nous avons encore un peu parlé, mais c’était désormais pour la forme, juste avant de replonger dans le silence.
Sans doute n’aimez vous pas vraiment qu’on vous résiste. Je le connais ce sentiment pour l’avoir vécu du temps où je fonctionnais comme vous.
Je sais désormais que si nous devions construire quelque chose, ce devra être plus tard, beaucoup plus tard, lorsque, en dehors de toute appartenance, nous aurons su, citoyens ordinaires mais avides de changer quelque chose, nous offrir les outils de notre indépendance d’esprit.
Rien ne peut advenir d’un brutal réveil tardif, tous les six ans, quelques mois avant que ne parlent les urnes. On voit bien dans les records d’abstention, le résultat néfaste d’une constitution taillée pour de « grands hommes », sauveurs suprêmes et autres dictateurs en herbe. Dans ce système, c’est devenu un rituel : l’art politique s’assimile aux règles du commerce, il faut que chaque candidat sache se vendre mieux que ses « concurrents ». Il n’est plus question de pensée, de culture citoyenne et donc de politique au sens étymologique, et si tu réclames un tant soit peu de raison, il s’en trouve pour tenter de te faire comprendre que ton propos n’est que l’inverse de celle-ci.
Il ne manquerait plus, n’est-ce pas, que peuple se réveille et que les citoyens se mettent  à se penser dans ce monde qui les broie ! Laissons donc la pensée aux penseurs, la politique aux politiciens et cherchons à dévoyer poètes, écrivains, artistes pour qu’ils soutiennent leur candidat comme d’autres vantent paires de lunettes et fromage baraqué sur les ondes télévisuelles.

Je ferai de mon mieux pour que tout ne bascule pas dans l’absurdité programmée. J’ai donné mon nom sur votre liste de soutien, puisque rien d’autre ne se présente qui sache soutenir mon enthousiasme.
Je tenterai d’être la goutte d’eau chère à Gaston Bachelard qui sache « créer un monde et dissoudre la nuit ». Ce sera un enjeu bien au-delà de ce que les urnes diront. Et ce ne peut être ma seule raison de vivre, mon seul objectif, car il y a une vie ailleurs que dans la salle du conseil municipal. Je dirais même que la vie n’y pénètre jamais vraiment, et s’en éloigne inexorablement si nous n’œuvrons pas à avancer avec elle.

Xavier Lainé

26 janvier 2014


dimanche 19 janvier 2014

Poïésis 32 – Culture & « culture »



La question culturelle est une des grandes affaires du présent. Elle se déploie dans plusieurs directions : celle des origines d’une culture, de sa genèse, de son élaboration à travers les siècles ; celle de son affirmation face à d’autres cultures et de sa conscientisation, d’où la référence à l’écriture comme une possible solution pour lui donner forme pérenne ; celle du relais bien aléatoire entre les générations.

Odette & Michel Neumayer




Tisser des liens - Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproduction réservés




Parfois le discours me hérisse le poil. Je me sais marchant hors des clous, aveugle aux conventions, mais si exigeant sur les mots.
Voilà que ce temps met derrière ceux-là autre chose que ce qu’ils disent.
Ou plutôt on s’escrime à limiter leur portée, à réduire leur symbolique au strict minimum politiquement admissible en terrain balisé de pensées prêtes à l’emploi.
Chacun vient sur le devant de la scène, invoque sa sainte trinité de penseurs utiles, déconnectés de la réalité qui fut la leur. On fait de la parole d’un Marx, d’un Lénine, dogme gravé dans le marbre d’une culture à développer.
Car bien sûr, celles et ceux qui ne connaitraient pas nos illustres penseurs seraient des incultes qu’il faudrait « éduquer » dans le cadre d’un « développement culturel »…
Voilà qui en dit long sur les capacités d’écoute de ceux qui viendront sous peu briguer nos suffrages.
A suivre un tel raisonnement, il y aurait d’un côté celles et ceux qui auraient le sésame culturel, et les autres, ces ignares qui ne vont jamais au cinéma, au théâtre, voir les expositions. Celles et ceux-là n’auraient rien à exprimer car ne possédant pas les clefs.
C’est, anthropologiquement, une absurdité.

Mais pour sortir du raisonnement dogmatique, il faut aller chercher ailleurs. Il ne faut pas se priver de lire et créer des liens, de voir qu’il n’est aucun penseur qui soit coupé de ceux qui l’ont précédé, ni de l’époque qui fut la sienne.
Marx et Lénine hors du contexte de développement industriel du XIXème siècle n’ont aucun sens. En rester à leur pensée dans le contexte agonisant de cette même société et de son remplacement progressif, depuis trente ans par le contrôle oligarchique des attentions à travers la société du spectacle, avec l’appui des technologies médiatiques contrôlées par les puissances financières, ne peut que contribuer à l’échec et à l’enfermement.
La montée du Front National, y compris dans l’esprit de gens jusqu’ici catalogués de « gauche » est le symptôme de cette bévue.
Chaque temps nécessite de remettre en chantier nos modes de pensées, faute de quoi il faut s’attendre, comme le XXème siècle nous l’a appris à voir surgir le mufle hideux des totalitarismes et le recul de notre humanité, remise aux calendes grecques  d’un avenir radieux toujours promis au bout du tunnel interminable des impuissances politiques.

Faut-il donc œuvrer à un « développement culturel », ou tenter de persuader que la culture n’est pas ce que la bourgeoisie au pouvoir depuis des lustres, même lorsqu’elle est « bien-pensante », entend par là ?
A quoi doivent donc servir les aides, les subventions, ce gâteau que les « professionnels » de la culture savent se faire attribuer au risque d’un cahier des charges sans consistance.
S’agit-il d’abreuver le « petit peuple » d’une culture formatée où de l’aider à croître dans sa propre culture, trouvant dans les œuvres de quoi alimenter son propre esprit créatif ?
N’y aurait-il de culture que celle propagée par les idées. Ou conviendrait-il d’inclure dans la réflexion culturelle celle qui touche à la science, à la technique, à l’économie, à la philosophie, à la santé ?
Voilà qui me semble être le nœud à dénouer. De cette question pourra naître ce que peut faire l’élu, inclus dans une pensée bien plus large que la simple gestion des affaires, avec maintien des césures admises par la conception bourgeoise de la société héritée des XIX et XX èmes siècles.
Or, curieusement, ces questions sont réservées à des débats nationaux et sont exclues des conceptions locales de la politique.
On se contente de reprendre les modèles hérités, et de les gérer autrement… Quitte à très rapidement pleurer sur la désaffection du public, lassé de devoir jouer le rôle de l’oie gavée, et qui se tourne alors vers les sirupeuses sirènes du conformisme télévisuel et informatique dont on sait depuis Michel Foucault et encore plus avec Bernard Stiegler quelle forme de psychopouvoir le manipule aux seules fins de préserver l’esprit consumériste.

Or ce n’est nulle part ailleurs qu’au quotidien que se forge une culture. A l’heure où les nostalgiques des totalitarismes se gargarisent d’identité, les nôtres se forment dans une manière de nous vivre, dans ou hors l’espace que le monde des puissants et des dominants nous alloue.
Ainsi peu à peu, pour ceux qui ne peuvent s’offrir le luxe des plaisirs culturels de la bourgeoisie, se créent des réseaux de connaissance et d’échange où se croisent l’art plastique, la danse, le cirque, la musique, la poésie sous sa forme chantée ou slamée. Rien n’arrête la créativité des Hommes, qu’ils aient ou non un toit, ou de quoi mettre dans leur assiette.
La seule différence de taille entre le « développement » culturel appelé par la bourgeoisie (y compris celle « éclairée » qui se dit de gauche) et cet autre versant culturel réside dans la valeur marchande affirmée des œuvres chez les uns, soumises à la nécessité d’un formalisme académique (même si les académies en dénient l’existence), et la gratuité, le partage, la valeur non marchande qui s’exprime dans l’importance des émotions chez les autres.
Les uns sont dans le raisonnement prétendu lucide, tandis que les autres marchent à la « vibration », et ce sont deux mondes opposés qui n’ont rien en commun sinon que les premiers auraient tendance à déconsidérer les seconds du fait de leur marginalité.
Mais il y a de plus en plus de monde, dans la marge, tout le beau monde feint de l’ignorer.

La question primordiale à toute entrée en débat de la culture serait d’abord d’engager les solidarités nécessaires à l’éradication de la pauvreté.
Inutile discours, vaines volontés que de se plaindre des difficultés de diffusion de la culture lorsque un bon quart de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. L’exclusion culturelle suit de près la dépossession économique et l’empêchement social.
Or les structures existantes ne se posent même pas la question, tant il est évident pour la bourgeoisie dominante que la culture est un domaine qui lui est propre et dont elle aurait mission d’évangéliser les masses laborieuses afin de lui donner les clefs du trésor qu’elle serait seule à posséder.

Si le prix unique du livre ne saurait être contesté comme mesure d’essence démocratique, par exemple, considérer le livre et la lecture comme le seul véhicule possible de la pensée relève d’un anthropocentrisme occidental de nature colonial et totalitaire.
Si le théâtre et le spectacle vivant se doivent d’être subventionnés, il n’est que trop visible que le système d’attribution de ces mannes démocratiques exclut d’office tout ce qui ne peut être considéré par la bourgeoisie dominante comme théâtre ou spectacle vivant et voue ceux qui n’ont pas accès aux réseaux « professionnels » à végéter dans l’ombre de ce que l’esprit dominant impose comme référence en la matière.
Si l’art se doit d’être exposé et reconnu dans des galeries officielles, sans se poser la question de ce qui jaillit de sa marge, nous ne pouvons qu’assister à un étouffement de la création par le monopole des « artistes » réputés tels.

Mais peut-être viendrez-vous me dire que la preuve de la démocratisation de la culture est une réalité compte tenu du nombre d’ouvrages publiés, de pièces de théâtre mis en scène, d’œuvres exposées.
Voilà comment le culte fétichiste du chiffre dévoie toute idée de démocratie. Car en la matière,  le nombre ne crée pas forcément l’espérance créatrice. Les arcanes de la reconnaissance ne fonctionnant qu’à huis clos, dans des comités plus ou moins occultes sous l’influence d’un « lobbying » des artistes déjà dans la place et de ceux qui en connaissent, par leur propre formation professionnelle les rouages, la création reste réservée à cette élite qui se reproduit sans cesse, comme Pierre Bourdieu l’a si bien souligné dans son ouvrage « Les règles de l’art ».
Rien de changé au fond depuis le fait du prince qui octroyait moyens de subsistance  aux artistes capables de lui conférer une aura civilisatrice sans pour autant en finir avec la violence sous toutes ses formes.
Comme hier, les puissants continuent à publier, mettre en avant y compris les pensées qui les combattent, achètent la parole et la création pour en faire leur propriété, moyen d’écrasement de toute volonté créatrice populaire réelle.
On a vu ainsi la bourgeoisie triomphante d’après 1789, niveler les régions, interdire des langues, façonner le mythe de la nation comme source de progrès, sans discernement. Ce que les révolutionnaires avaient contesté s’est trouvé  ainsi remis en selle par le biais d’un centralisme exacerbé. Exit tout ce qui relève d’une parole venue d’en bas, la seule culture validée émanant de ceux pompeusement titulaire des seuls diplômes institués par l’Etat.
L’apothéose de cette culture dominante se trouve désormais visible dans le culte voué aux experts en tous genres, aux économistes sans conscience, à la science sans âme, formant une oligarchie qui aurait seule le droit de dire le bien par l’état de ses compétences.
L’autodidacte, le penseur sans diplôme, le poète non universitaire, l’écrivain non formé aux métiers du livre, dans ce système fermé, ne peuvent que très difficilement trouver leur place, leur exception confirmant la règle.

Il ne peut donc y avoir de véritable examen de la question culturelle sans se donner les moyens de rompre avec les rouages bien huilés, si bien huilés que nul ne songe même, d’un côté comme de l’autre de la barrière à en contester l’existence.
Rompre avec la domination culturelle de quelques uns sur le plus grand nombre nécessite d’ouvrir tout un chacun à d’autres dimensions culturelles que celles véhiculées par la pensée dominante. Que chacun puisse être créateur de sa propre vie comme œuvre d’art, trouvant de ce fait les moyens d’exprimer à sa manière une vision du monde et de l’espace, voilà qui serait proprement évolutionnaire.
Car créer est, au même titre que se nourrir, se loger, s’habiller, un de ces produits de première nécessité capable de nous faires plus humains, et de tendre vers une citoyenneté assumée et responsable, hors des discours citoyens édictés par quelques édiles ou candidat aux postes électoraux.

Xavier Lainé

19 janvier 2013