vendredi 21 mars 2014

Poïésis 35 – Rien ne se perd, sauf le temps



"Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier des vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède."

Marguerite Yourcenar



De mains de maîtres anonymes - Notre Dame de Paris – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés


J’ai donc longuement écrit sous le coup de la colère. Mais c’est contre moi-même qu’il me fallait me retourner : tant pris par le tourbillon d’exister que j’aurais voulu être partout, épandre paroles et actes à tous les vents d’une campagne d’où j’aurais voulu voir naître un petit fragment d’espoir. Si belle naïveté que celle qui nous prend, lorsqu’on croit encore qu’un autre monde pourrait se construire de mains d’hommes !

En fait me voilà devant l’évidence même de n’être point fait pour cette escalade. Et une fois de plus de m’être laissé happer par cette volonté de changer le monde qui n’œuvre que très ou trop peu à ses nécessaires et profondes mutations.
Me voilà, affublé d’être poète ou penseur (à défaut d’être panseur), en devoir de répondre quand aucune réponse ne me semble satisfaisante. Mine de rien, je me suis laissé appâter, croyant encore au dialogue, à l’échange mutuel respectueux des uns et des autres, disant ce que j’ai sur le cœur ; sans crainte d’être jugé.

C’était sans compter sur un tempo qui n’est pas mien, des impératifs qui n’ont rien à voir avec la vie quotidienne, un engagement qui ne sait pas grand chose de ces petits embarquements quotidiens, une considération du pouvoir comme condition du changement.
Alors, les vieux démons couvent sous la braise électorale. Il convient de se soumettre au rituel, et, à défaut, accepter la marge. Faute de répondre aux impératifs du débat formaté, il me faut observer ce qui est : vous faites votre possible, soit ; vous mouillez la chemise ; vous mettez les mains dans le cambouis. Car ce que vous souhaitez c’est d’être grands vizirs à la place du grand vizir.
Rien ne serait possible hors la prise du pouvoir. Alors le seul objectif immédiat tient dans votre programme, au demeurant fort travaillé, et dont nous devrions débattre en temps et heures fixés par le rythme même d’une campagne.

Avec le risque de ne pas obtenir le résultat escompté, et donc, de dépit, que tout rentre dans l’ordre immuable d’un système à l’agonie. Vous aurez mené la bataille en ordre serré, avec les raisons impératives inhérentes à un fonctionnement démocratique qui prive le peuple de sa parole. Vous serez resté dans le même sempiternel raisonnement qui veut qu’une élite parle au nom du nombre.
Le monde, lui, continue de tourner comme il tourne, en la faveur des éternels possédants qui le taillent à feu et à sang.

Moi, de mon nom, je vous soutiens, nom parmi les noms, puisqu’il en fallait. Et vous me reprocherez, à juste argument, de n’avoir pas su ou pas pu me libérer du piège de ma vie ordinaire pour venir avec vous parler de ce qui est à votre programme.
Piégé, je n’ai pas osé retirer mon nom, puisque, la démocratie locale étant ce qu’elle est, vous êtes les seuls à défendre quelque chose qui s’approcherait de mes rêves, sans pour autant que j’en reconnaisse tout le contenu.

Nous en avons parlé : il y a, il est vrai, une certaine frustration à émettre des idées sans pouvoir les défendre jusqu’à leur aboutissement. Mon ego en prend un sacré coup, d’autant que de partout, ce que je vois n’est qu’exacerbation de cet individualisme que le système cultive pour mieux cacher en quelles misères il conduit ses membres. Alors les idées sont ici et là reprises, sans en avoir vraiment discuté. Cette phagocytose des idées, je ne peux que l’applaudir comme honneur qui m’est fait, moi qui à vos yeux me défile dans ma tour d’ivoire et d’écriture.

Pour vous il faut écouter le peuple, et vous avez raison, sauf qu’un peuple aveuglé par tant d’années de corruption de son esprit ne me semble pas forcément être de bon conseil, et qu’il faudrait travailler, non à une écoute populiste, mais à créer les conditions qu’il puisse exprimer lui-même ses revendications, sans avoir besoin de confier son destin à une élite capable de mettre noir sur blanc ce qu’il est sensé attendre.
Peu importe : il vous faut du soutien enthousiaste, puisque vos idées se doivent de triompher.
« Hasta siempre », me dites-vous, en dignes héritiers de toutes les révolutions avortées.
Me voilà réduit à une parole semi-clandestine, votre parole se voulant dominante et la mienne négligeable puisque non impliquée à votre niveau de « conscience ».
Il me reste à souhaiter que nos consciences puissent être différentes mais convergent pour constituer un domaine commun qui soit ferment d’un travail constructif. Et vous avez votre raison de penser comme vous pensez et de rejeter ce qui ne vous ressemble pas.

Me voilà donc en train de prendre acte de la difficulté à nous comprendre.
Un instant j’avais cru que vous aviez changé, que ma parole et la vôtre pouvaient se mêler non pour se dominer, mais pour construire. Disant cela je me trompe. Je retombe dans l’ornière que l’état de pensée du système m’impose. Je voudrais que ma parole soit, comme une vérité quand elle n’est rien, tant qu’elle ne sait pas se faire écho de celle des plus déshérités.
S’il s’agit fondamentalement de travailler à la grandeur des Hommes, notre vision diverge : il s’agit pour vous de parvenir au pouvoir, et tenant celui-ci de la faire triompher ; je pense au contraire à la nécessaire invitation au changement en chaque être vivant qui s’ignore encore humain. Mon invitation est à privilégier la réflexion qui rende l’action incontournable, tandis que vous considérez l’action comme un préalable.

Vous voudriez que le poète applaudisse. Or il n’a rien à faire sinon observer que vous mouillez votre chemise, trempez vos mains dans le cambouis, le vôtre et le mien n’ayant que peu de chose en commun sauf à nous regarder comme complémentaires.
Mon cambouis est quotidien, il ne se limite pas à une prise d’un pouvoir, il est ce que tous les déshérités, toutes les victimes de ce monde viennent déposer entre mes mains, au risque de l’épuisement. Il n’a rien à voir avec des réflexions à court terme, une culture à répandre avec le geste auguste du semeur de Millet.
Ce que je sème chaque jour ne détient aucune vérité, invite chacun à grandir dans ses épreuves, non pour accepter ou se projeter dans des lendemains qui déchanteront de fait, mais à trouver les outils pour ne pas accepter la fatalité d’un sort peu enviable.
Et demain lorsqu’ils me demanderont comment transformer leurs ardents désirs par un vote, je dirai bien sûr qu’il faut aller vers vous, même si je n’y croirai pas vraiment.

Pardonnez-moi de vous demander d’abaisser votre enthousiasme à ma modeste performance de penser hors de sentiers battus.
Je n’ai jamais eu la moindre prétention de détenir quelque parcelle de vrai, mais humblement de me mettre en recherche, et si vous n’étiez venus me chercher, je n’aurais rien revendiqué.
Or, vous l’avez fait, me donnant dès cet instant le devoir d’attirer votre attention sur ce qui me choque, ne me convainc pas…

J’ai écrit une première fois avec colère. Une fois rentré, je me suis rendu compte qu’elle était tournée contre moi-même, et qu’il me fallait tout de même réutiliser les mots jetés avec hargne. J’espère que vous ne serez pas étonnés de mon propos étalé au grand jour.
A penser librement, oui,  on est seul, et c’est de ce hunier qu’il nous faut contempler les actes non pour les approuver avec béatitude, mais pour vous pousser plus loin.
Si vous ne croyez pas en mes capacités, vous me permettrez de croire en les vôtres. Et c’est bien pourquoi je ne cesserai de répandre ma parole, non pour qu’elle soit suivie, mais qu’elle porte l’estocade en la plaie qu’il faut aiguiller pour qu’elle vous aide à fomenter les cicatrices nécessaires à ce monde blessé.

Je ne suis rien. Vous pensez être tout. Je n’ai que mots à avancer, dans la nuit et le jour qui gagnent. J’espère encore en quelque étoile tardive, malgré l’âge qui me rend sceptique. Je rentre chez moi, au silence que vous m’avez fait quitter un instant pour mieux en apprécier la qualité nécessaire à mon indépendance d’esprit.
Le peuple fera ses choix. Je crains simplement qu’il vous déçoive une fois de plus, qu’il se prête mal à votre vision des choses… et qu’il se réfugie en de bien tristes bras, privé d’une qualité de réflexion que pourtant vous êtes à même de lui fournir, avec une petite once d’ouverture en plus.

Rien n’est jamais perdu, sauf le temps.

Xavier Lainé
7-15-21 mars 2014