mardi 16 septembre 2014

Poïésis 36 – Non à l'intermittence du vécu



Chacun sait que ce qu’on paie c’est moins le travail que le fait d’en répondre. Eh bien les chômeurs sont ceux qu’on ne questionne même plus.

Du coup, entre ceux qu’on ne questionne plus, ceux qui travaillent et ceux chez qui ça ne répond plus, il y a peut-être… place pour penser ou repenser l’essentiel, notamment ce qu’il en est de « trouver sa place » dans la vie, et de certains déplacements que cela exige.

Daniel Sibony




Graffitis 2 – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés




Comment parler encore sans dire et redire ce que toutes et tous répètent, inlassablement.
Bien sûr j’aurais pu prendre la parole, dire ce que je pensais des élections ratées, des leçons non tirées, de la lente dérive vers l’absurde de nos élites de tous niveaux et de tous bords.
Je pourrais ergoter longtemps sur la bêtise systémique qui fait le lit d’une extrême droite plus arrogante que jamais, épiloguer encore sur les petits complots, les cyniques compromissions, ce qui fait qu’aujourd’hui le terme de citoyen se décline au passé, la responsabilité de chacun se diluant dans l’univers voulu des détournements d’attention.
Il n’y a pas que les enfants à être victime des TOC, TIC, et toute la brochette des sigles ineptes.
Il s’en trouve tant à se pencher sur nos maux, doctes Dyafoirius à rabattre sur nos épaules la raison de nos mal-vies.

Non, je ne dirai rien de tout cet ensemble de bonnes raisons à nos démissions programmées. Sinon pour dire que je ne suis pas surpris : notre inénarrable président ne se montre qu’un peu plus pitoyable que prévu, ses ministres tout droit sortis de l’ENA nous apportent la preuve quotidienne que la politique est une affaire bien trop sérieuse pour être confiée à celles et ceux qui prétendent en faire leur métier.

Il resterait donc à nous pencher sur l’art. Mais encore là faudrait-il apprendre à sortir de l’ornière de ses règles. 
Puisque nous savons depuis Bourdieu qu’il est une reproduction des élites artistiques comme républicaines.
A l’élitisme pour tous défendu par Antoine Vitez, a succédé depuis longtemps celui des classes bourgeoises omniprésentes côté public comme professionnel.
On le sait : il y a ceux qui savent se vendre et puis les autres, voués au silence méprisant, les saltimbanques qui jonglent sans fin de mois, chapeau posé sur les pavés mouillés, que tous regardent d’un œil condescendant.
Ceux-là pourtant ne demandent rien, créent sans aucune autre ambition que de tenter de vous réjouir. Ils ne montent aucun dossier de subvention, ne seront jamais côtés au cénacle des artistes en vogue. Leurs œuvres ne finiront pas dans les coffres de quelque richissime.
Ils ne sont même pas intermittents bien que parfois ils pourraient entrer dans ces catégories, mais leur parcours ne rentre pas dans les clous.
Poètes slameurs, baladins des rues, ils arpentent les trottoirs de nos villes, déclament tout haut leur verbe libre tandis que la scène, sous les projecteurs est occupée par les monopolistes de la culture.
Ils sont le sous-prolétariat de l’art, tandis que le prolétariat lui est contraint pour exister encore, juste à la marge des étoiles, de se battre encore pour ne pas rejoindre les premiers.

Drôle de pays en vérité que celui-là ! Voilà qu’en quelques décennies, sa culture est devenue un commerce où s’abreuvent les stars made in Star AC ou The Voice, pâles imitateurs de celles et ceux qui tiennent le haut du pavé du showbiz depuis des lustres. Leurs juges arborent un sourire pincé lorsque par malheur, juste avant leur élimination, ils mentionnent le triste sort des rejetés du lendemain.
Drôle de pays que celui-là où un patronat inculte détient toutes les maisons d’édition, toute la presse, la plupart des médias, des maisons de disque et vient dicter ce qui de culturel compte à ses yeux.

Ils comptent donc tous sur l’apathie du peuple, sauf que son élite créatrice donc artistique est loin de dormir sur ses lauriers.
Il y a celles et ceux qui, écrivains entre autres, se débrouillent comme ils peuvent en exerçant un métier et en volant à la nuit le temps nécessaire à leur art. Il y a ceux qui par choix se rangent du côté des « maudits », errant de petits boulots en contrats précaires pour se libérer du joug des contraintes et créer, créer, créer. Il y a celles et ceux qui sont supports techniques des créateurs, et qui compte tenu des circonstances doivent se satisfaire de contrats à durée déterminée, y compris dans des entreprises culturelles qui auraient les moyens de leur proposer des contrats à durée indéterminée. Il y a les artistes, qui parfois ont accompli un long cheminement avant d’être reconnus comme tels. Il y a…
Il y a, au fond, toutes celles et tous ceux qui sans revendiquer d’être ou devenir artistes, veulent vivre l’aventure de leur vie autrement qu’entre métro, boulot, et dodo. Celles et ceux qui refusent d’être les bons petits esclaves prolétarisés d’un fordisme au service de la civilisation consumériste. Et ceux-là étouffent dans ce monde ou seul le MEDEF, représentant en ce pays du capitalisme du désastre, dont les « experts » sont formés à l’école de Chicago pour appliquer la stratégie du choc, forme de guerre, qui ne dit pas son nom, que les plus riches mènent contre les plus pauvres.
Mais voilà que celui-là, trouve en un gouvernement élu par les premiers, soutiens visqueux et cyniques. 

On peut ainsi se faire élire pour être les fossoyeurs des idées défendues hier, répandre le fiel du racisme et s’offusquer de voir le fascisme progresser, mettre à mal tous les territoires de la culture et faire grise mine devant le niveau de bêtise insondable répandu.
Il nous reste donc l’art comme dernier rempart, et le devoir de créer pour ne pas voir le navire couler à tout jamais sous les mauvais coups des plus fortunés.
Et puisque l’Etat fait défaut avec la ruine de ses « élites » politiques, il faudra bien apprendre à nous en passer et inventer les solidarités nécessaires.
Puisque la société sous l’égide des plus riche, ne sait où trouver l’argent de la solidarité, montrons leur comment faire, inventons ce dont nous avons besoin et laissons-les dormir dans l’auge de richesse où ils se vautrent.

Que les intermittents bougent est une nécessité. Que les cheminots se mettent à leur tour en mouvement et nous pourrions presque croire le printemps à nos portes. 
Mais ils ne lâcheront pas, puisque l’enjeu est désormais de changer d’ère. Et celle qu’ils nous préparent a le goût d’un passé peu glorieux, un passé moyenâgeux où les puissants demandaient allégeance aux poètes et tenaient en servage l’immense majorité.

Ils me diront, les maîtres de ce temps que je compare l’incomparable. Ils tenteront de justifier l’apparente liberté dont nous jouissons : liberté de penser dans le sens indiqué, d’accepter les conditions qui nous sont imposées sous peine d’exclusion.
Etre artiste pour eux, c’est accepter la loi de leur profit et ne rien contester du monde inégal qu’ils nous imposent. En cela, rien de changé, sinon que les collaborateurs plus ou moins conscient de ce mode créatif se font de plus en plus nombreux : écrivains aux manuscrits achetés avant même d’être écrits, devant donc répondre aux critères de productivité imposés par le marketing culturel des grandes épiceries éditoriales, troupes et compagnies contraintes de monter leurs dossiers de subvention avec épée de Damoclès de voir les subsides effacées au moindre changement caractériel d’orientation politique…

Extrême fragilité donc que ce mode de fonctionnement qui met la création sous contrôle, faisant du créateur, faute d’un véritable statut social, le « sujet » du bon vouloir de princes extrêmement capricieux.
Et tous de brandir l'intermittence comme le sésame d'un sauvetage in extremis. La culture moribonde pourrait être sauvée par la grâce de Pôle Emploi !
Quelle ironie ! « Pôle Emploi » : nous savons trop que cette institution patronale n'est là pour sauver personne, mais juste pour faire croire que...
Le drame est qu'il demeure quelques dupes de ce marché de l'emploi, formule moderne de l'esclavage d'autre fois. Et l'art veut sa part, sous forme de cachets estampillés. 
Que la discussion s'éternise et s'envenime, nous voilà très occupés à défendre l'indéfendable, puisque nous savons d'évidence que toute solution ne serait que provisoire dans ce monde aux mains des nouveaux féodaux.
On colmate les brèches, on fait semblant de se préoccuper des précaires, mais on ne fait rien pour que le monde tourne comme il devrait tourner : au service de besoins humains qui ne cessent de grandir, dans la même proportion qu'une consommation débridée, soumise au neuro-marketing des tyrans du CAC 40.
On croit délirer, ou halluciner, mais ce sont les agents de ces officines nommées OCDE, OMC, FMI qui se bourrent de cocaïne pour nous persuader de leur raison agitée.


Et si les solutions étaient ailleurs ? Et si, constatant que jamais la manne financière n'avait été aussi abondante, nous songions un instant aux outils qui permettraient qu'elle arrose un peu la majorité qui boit la tasse ? Utopique, me disent les contempteurs de la gauche embourgeoisée, celle qui va dans les quartiers porter la bonne parole des écrivains promus comme lessive pour le plus grand bonheur des actionnaires de la filière du livre !
Et si la distribution équitable d'une petite dose des richesses empilées dans les coffres sans fond des cupides était un moyen de sortir de l'ornière, de faire que chacune et chacun puisse devenir créateur, créateur d'une œuvre qui s'appelle la vie et dont toutes autres créations ne sont que le symbole ardent ?
Quoi, un revenu universel pour tous pioché dans la poche des usurpateurs serait un remède à l'intermittence des sans solde ? Mais vous rêvez, mon bon, on voit bien que vous êtes poète.
Sauf que je ne revendique aucun autre titre que celui de vivant, aucun autre avenir que celui de tenter de devenir un tout petit peu plus humain et d'avoir les moyens en toute indépendance de l'écrire... Et, pourquoi pas, d'être lu ailleurs que dans la confidences des sphères très surveillées de ce monde interlope (ou internet, c'est comme vous voudrez).

Il est toujours permis de rêver, et le bon père François, dans sa mansuétude de bonimenteur, ne me fera pas payer le moindre sou de TVA sur mes espérances, fussent-elles vaines.


Xavier Lainé
21 juillet – 16 septembre 2014