samedi 22 novembre 2014

Poïésis 37 – Embarqués donc engagé

Jusqu'à présent, tant bien que mal, l'abstention a toujours été possible dans l'histoire. Celui qui n'approuvait pas, il pouvait souvent se taire, ou parler d'autre chose. Aujourd'hui, tout est changé, le silence même prend un sens redoutable. A partir du moment où l'abstention elle-même est considérée comme un choix, puni ou loué comme tel, l'artiste, qu'il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu'engagé.


Albert Camus, Discours de Suède, Conférence du 14 décembre 1957




Embarqués – Photographie de Xavier Lainé, tous droits de reproductions réservés



Engagé, moi ? Mais oui, bien sûr et comment ne pas l'être ?
A moins d'accepter d'être embarqués, comme le disait Camus, n'avons-nous pas, en tant que futurs humains, pour devoir de nous engager en faveur de notre devenir ?

Mais en quoi cet engagement devrait-il me mener, moi qui depuis fort longtemps ait été exclu de tous les réseau prétendus « politiques », à être le candidat d'un tel ou d'un autre ?
Je ne suis d'aucun parti, d'aucune église, d'aucune croyance ni d'aucune philosophie. Ou, s'il devait en être une qui emporte ma conviction, elle n'est encore qu'à l'état d'embryon au sein même de tout ce qui existe et que les hommes prennent pour vérité établie.
L'histoire prouve qu'à prendre pour vrai une croyance, elle finit toujours par se trouver du côté des oppresseurs.

Alors oui, je suis engagé, car comment ne pas l'être lorsqu'ici on crève de froid dans des rues, qu'ailleurs guerres et violences sont établies en mode de gouvernement, tandis qu'une infime minorité d'entre nous lorgne la ligne de ses profits qui a eux seuls permettraient de venir en aide à l'immense majorité démunie ?
A moins comme les australiens, de se faire photographier comme les autruches, la tête dans le sable, il n'est bien besoin d'être un grand penseur pour constater que quelque chose ne va pas en ce monde et qu'il conviendrait de changer quelque chose.
Ce quelque chose ne relève d'aucune idée toute faite. Ce quelque chose est là, latent dans nos esprits, mais on nous a tellement dit n'être que des subalternes de la gestion du monde, que nous en étouffons l'idée même !

Embarqué, je le suis comme toutes et tous. Et c'est de cet embarquement immédiat et constant que je me met à réfléchir.
Lorsque je réfléchis, je ne peux me contenter de vaines incantations contre, je cherche en mes propres actes, ceux dont la défaillance porte préjudice au monde.
Je prends du recul. Je vais en silence, me laisser bercer du doux bruit de la pluie sur mon toit, et je laisse mes pensées voyager, puisque, elles comme moi, nous sommes dans ce train qui semble sans destinée.
Alors, je tente avec mes pauvres petits moyens de me dessiner une destination qui ne soit pas funeste.
Je ne sais si j'y parviendrai un jour, mais je sais que tout acte posé, même le plus infime est une contribution à cette espèce dont nous espérons l'avènement comme d'autres attendent leur messie.
Eux, réfugiés en leurs prières et croyances attendent, mon devoir est d'être là, à la juste place qui doit être la mienne... Au risque de devoir paraître engagé au sens courant du terme, même si je n'appartiens à personne, à aucun mouvement (hormis désormais celui de la paix, même si j'en critique certains discours), à aucun parti.
Je peux être momentanément de certaines partis du voyage, mais je descend sur le quai lorsque ça me chante.

Que vous soyez troublés de ces engagements n'est pas pour m'étonner : on nous a tellement inculqué qu'il était inutile de se battre, de lutter, de revendiquer autre chose que ce que les dogmes établis de l'économie et de la politique nous imposent !
Etre engagé à vos yeux c'est annihiler sa liberté. Alors vous préférez rester chez vous, au risque de prendre l'eau lorsque le navire, coque éventrée, s'enfoncera.
Et il s'enfonce, vous ne le sentez pas ? Il est vrai que les capitaines vous montrent l'horizon et vous étourdissent de leurs vociférations. Les contestataires eux-mêmes vous endorment avec leurs discours des années trente. Il est de bon ton de se dire de gauche, mais vivre ainsi, nul ne sait quel en serait le sens.

Alors, comme vous je suis embarqué, et plutôt que de regarder le doigt des capitaines, je tente avec mes moyens du bord d'écoper l'eau qui envahit les cales et de boucher les fissures, comme je peux. Et c'est cela, mon engagement : tenter de sauver le peu d'humanité déjà construite pour que nous puissions en dessiner de nouveaux contours et que notre vie soit plus belle avant le naufrage généralisé. Les plus riches en seraient peut-être moins fortunés, mais ils gagneraient un paradis que d'autres vous promettent en d'autres cieux en permettant à la masse des déshérités de l'être un peu moins et de gagner en maîtrise de leur propre existence.
Mais bien sûr vous me direz qu'en plus je fais œuvre d'utopie !

C'est justement là que se situent nos différences : parce que de toutes mes forces je me voudrais plus humain, et sans doute parce que le rêve avoué est un des traits de notre future espèce, une fois franchi le stade des hominidés homo sapiens sapiens, je me permet de rêver mes lendemains, les miens et les vôtres, car je ne serai pas avare de mes découvertes !
Tandis que vous attendez d'un capitaine qui a conduit le navire sur les rochers du désespoir, je rêve, j'écope, je bouche les failles, pour que mes utopies s'approchent du réel.
Sans doute est-ce ce que vous considérez comme un engagement, et c'en est un, assurément, mais pas au sens inventé et véhiculé par les institutions officielles.

L'Homme a besoin qu'on s'engage pour lui. A défaut il plonge dans ses racines animales et se fait plus bête que toutes, plus féroce que les pires fauves. Notre époque, hélas, nous montre en quelle horreur nous sommes capables de plonger faute de nous « élever » par la grâce d'utopies humanistes.
Le prix se chiffre déjà, pour le siècle à peine entamé, en millions de morts, civils qui n'ont rien demandé d'autre que de vivre en paix, femmes et enfants sacrifiés au nom de croyances sans âme.
Dès que les dogmes montrent leur nez, vous pouvez être certains que les camps ne sont pas loin, où notre humanité tendra une main décharnée.
Faute d'engagement, nul ne pourra dire qu'il ne savait pas, et c'est lourde conscience qu'il nous faudra porter lorsque l'écroulement se fera sentir.
Disant ceci je ne me fait l'apôtre d'aucun catastrophisme : la pire est déjà là, dans le fait même que vous vous offusquiez de me savoir engagé et que, de ce fait même peut-être, vous ne veniez pas vous assoir à ma table pour parler, trouver les chemins qui nous seraient communs pour une évolution qu'il me semble nous souhaitons tous, sans même en formuler les contours.

Et, de plus, si mon engagement signe ma différence, voyez-vous, j'en suis ravi, persiste et signe, mais que nul ne me demande d'être de son bord, puisque le seul qui compte à mes yeux est celui qui nous confirmerait dans notre humanité.

Xavier Lainé

15 novembre 2014